14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 08:35

Ça y est !, le recrutement est suffisant. Les travaux sont engagés. Les dimensions de l’église seront raisonnables. Il s’agit d’un petit village de quelque deux cent trente âmes auxquelles s’ajoutent les religieux et les habitants « temporaires ».

 

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Saint-Génard - Deux-Sèvres

 

En l’absence de techniques de plan (défaut de support et ignorance des systèmes d’échelle), le bâtisseur matérialise au sol avec des pierres le dessin des contours du futur bâtiment. Il ignore le système métrique, les mesures sont faites à l’aide de bâtons calibrés qui serviront pendant toute la durée de la construction. Les calibrages des mesures sont simples :

 

- un pouce (2 à 5 cm),

- une paume (7 à 9 cm),

- une palme (l’écartement des doigts 12 à 17 cm),

- un pied (24 à 36 cm),

- une coudée (48 à 55 cm),

- une brasse ou toise (l’écartement des bras 145 à 200 cm).

 

À partir de ces mesures « humaines », on fabrique les bâtons, mètre étalon. Par exemple le bâtisseur détermine qu’une colonne aura une base de trois coudées et confectionne un bâton de référence. Toutes les colonnes feront référence à ce critère dimensionnel. Il est décidé que le carré du transept, le centre de l’église sous le clocher, sera de deux toises de côté ; de ce choix découle l’ensemble des mesures (donc des divers bâtons étalons) de l’édifice grâce à de savants calculs pour respecter les forces du bâti, sa solidité et l’équilibre des masses. Les cordes à nœuds sont les autres instruments de mesure de base permettant de concrétiser les figures géométriques. Elles ont été fabriquées par le Bâtisseur pendant son apprentissage en copiant celles de son maître, et lui appartiennent au même titre que ses outils. Il y a la corde à six nœuds, treize, plus encore. Par exemple, c’est avec la corde à douze nœuds que l’on construit un triangle rectangle et treize nœuds, le triangle isocèle. Le Bâtisseur dispose aussi d’une équerre.

 

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Illustration d'après les études sur l'Abbaye de Boscodon

 

! On pourrait imaginer qu’un savant fou aujourd’hui, et fin mathématicien de surcroît, se mettrait à analyser l’ensemble des mesures au millimètre près des structures d’une église, peut-être pourrait-il en déduire l’âge du capitaine, sa taille et ses caractéristiques physiques. Un rêve « d’ADN » de pierre à humain !

 

Les repérages au sol sont faits à l’aide de pieux et de cordes.  Le bâtisseur délimite le plan de la partie de l’édifice en construction au jour le jour ; et en fonction des intempéries, de la chaleur, du vent, détermine la répartition du travail. Chaque atelier produit son ouvrage puis le soumet au maître d’oeuvre qui l’accrédite et l’inclut dans la construction.

 

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Enluminure - construction de la tour de Babel - Morgan bible of Louis IX - Villard de Honnecourt - Bâtisseurs cabrésiens de cathédrales (vers 1250)

 

Pour les plus aguerris des bâtisseurs la technique de la plaque de plâtre coulée dans des coffres de bois à même le sol, permet des dessins bruts qui serviront de référence à l’équipe. On marque à l’aide d’un bâton ou d’un doigt dans le plâtre encore humide les éléments que l’on souhaite mémoriser. Ces plaques, sorte de plans simples et rarement à l’échelle, supports de dessins naïfs, sont conservées par les religieux et utilisées comme base explicative auprès des hautes instances installées dans les grandes agglomérations, auxquelles les abbés doivent régulièrement faire compte-rendu de l’avancée du chantier.

 

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Copie d'un extrait de l'image au-dessus (en bas à droite) (source inconnue) peut-être une illustration du 19e siècle reprenant le thème et le stylisant

 

Au printemps, la construction à proprement parler peut enfin commencer. Le sol est béni par un dignitaire ecclésiastique et sa venue est l’occasion de fêtes qui regroupent tous les hameaux environnants. C’est l’occasion de confirmer à l’entour l’avènement du chantier et sa réalité physique ; l’occasion aussi de déclencher les jalousies et les hostilités des seigneurs voisins ; la construction d’une église étant associée à une hausse des pouvoirs du seigneur qui accueille sur le peuple de son fief, et son enrichissement personnel rapide. C’est aussi pour lui la garantie d’un supplément de crédibilité vis-à-vis du Roi de France et l’assurance d’un rachat de ses exactions terrestres dans l’au-delà, deux privilèges qui suffisent à aiguiser la convoitise de concurrents prompts à relancer les guerres de territoires.

 

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Melle, Eglise Saint-Hilaire - Deux-Sèvres

 

Le remplacement d’un édifice plus ancien n’entraîne pas sa démolition immédiate. Pour assurer la pérennité des offices religieux, les travaux s’organisent de façon que la construction grignote progressivement le vieil édifice encore en service. Le nouvel édifice étant plus grand, le corps du précédent va peu à peu être « avalé ». À chaque fois que c’est possible, les pierres du premier bâti sont recyclées dans les fondations où utilisées pour des bâtiments adjacents (maisons, ateliers, appentis). Lorsque c’est possible, on réintègre des éléments structurés comme des fenêtres, des consoles, des dalles du sol antérieur.

 

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Etudes d'après les recherches de Nicolas Reveyron

 

Au fur et à mesure des besoins, on monte des échafaudages avec escalier, grue à roue (cage à écureuil) et potence, assemblés avec des liens de cordes qui permettront de hisser les pierres. Les échafaudages sont composés de grosses poutres horizontales appelées boulins provisoirement inclus dans la maçonnerie. Elles supportent les platelages (planchers) sur lesquels circulent les ouvriers. Quand l’échafaudage est démonté, restent visibles les trous de boulins. On peut encore les observer sur les murs.

 

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Trou de boulins - l'espace abandonné par le boulin d'un chantier du 12e siècle n'est pas perdu pour tout le monde!

 

On solidifie les murs avec un mortier préparé par le chaufournier composé de sable et de chaux (poudre de pierre calcaire chauffée à très haute température dans des fours à soufflets construits sur place). Rien que pour réaliser ce ciment il faut pas moins de six à huit ouvriers par four, et il y  en a au moins trois sur place. Ce mortier est utilisé par le maçon.

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : des porteurs de mortier (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux) - La technique du vitrail n'existait pas encore au 12e siècle.

 

La vie quotidienne s’organise avec comme point central : le chantier. Tout dépend de lui.

 

Le chantier évolue au gré des aléas climatiques, des mouvements des populations, des travaux des champs, et les problématiques de construction résolues au jour le jour. Du professionnalisme du bâtisseur dépend le bon rythme du chantier. En tant qu’homme de terrain, il doit veiller à la qualité  des matériaux, aux livraisons des matières premières, à la cohésion des groupes de travail, à la régularité des travaux et à la gestion financière de l’ensemble sous la gouverne des religieux qui parallèlement poursuivent leur mission d’évangélisation ainsi que la gestion des biens et des personnes. Ils entretiennent aussi avec diplomatie et parfois avec force l’association avec le seigneur souvent versatile. Il n’existe aucun récit historique narrant la construction d’un édifice religieux, de la petite église à la grande cathédrale, qui ne soit rythmé par les contrariétés en tout genre, les luttes internes, les attaques de toutes sortes, hommes ou bêtes, plus ou moins violentes, des difficultés de réalisation et des déroutes économiques.

 

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Comme ils sont quasiment les seuls à maîtriser les lettres et les mathématiques, les religieux tiennent des livres de bord sur lesquels ils collectent quantités d’informations architecturales, techniques, organisationnelles et économiques. Ils y compulsent l’histoire quotidienne du chantier. En moins d’un siècle, certains moines vont devenir à leur tour des bâtisseurs de grand talent qui auront sur leur « collègue laïc » un avantage de taille : la mémoire écrite.

 

Dès le milieu du 12e siècle, l’église va tout mettre en oeuvre pour favoriser une complète autarcie des groupes religieux et les inciter à l’autonomie. Les moines partageront leur temps entre la prière et la construction. Tous les corps de métier seront pris en charge et il ne sera plus fait appel aux laïcs sauf pour les corvées prises en charge par la population bénéficiaire des futures installations. Les religieux deviendront experts et feront considérablement évoluer les techniques.

 

Ce fut le cas des cisterciens – moines de l’ordre de Cîteaux (Dijon), abbaye bénédictine très influente fondée en 1098. Sous l’impulsion de l’abbé Bernard de Clairvaux, à partir de 1115, l’ordre connaît un essor partout en Europe. Il se caractérise par un retour strict à la règle de Saint Benoît, une plus grande austérité et l’exercice du travail manuel. La réouverture des chantiers chrétiens au laïcs se fera 100 ans plus tard et ils salarieront à nouveau des ouvriers qualifiés. Le gothique est en partie né de ce choix de réappropriation de la totale direction des chantiers de construction par la chrétienté.

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : les maçons construisent les tours d'un chateau (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux)

 

La construction de l’église commence généralement par le chevet pour se terminer par la façade. Le programme iconographique est défini dans son ensemble au fur et à mesure que les fondations deviennent cohérentes.

 

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Benet - Deux-Sèvres : sur l'ensemble de ces deux voussures richement décorées au-dessus de la fenêtre du 1er étage en façade, les étapes de la vie du Christ

 

La façade doit révéler les grands desseins religieux, arborer les paraboles racontant la puissance et la mansuétude de Dieu, associer l’homme à Dieu. Les décors intérieurs doivent servir le prêche et impressionner l’auditoire, les portes latérales portent les messages adoucis ou parodiques et « humains. Les chevets soutiennent l’expression du passage « du bas vers le haut », conditions humaines et vœux divins. Les décors intérieurs et les grandes expressions liturgiques sont affaires religieuses et les tailleurs d’images se réfèrent aux « catalogues » des ateliers régionaux tout en personnalisant leur travail de leur geste et leur savoir faire.

 

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Saint-Pierre de l'Isle - Charente Maritime ; deux remarquables décors de consoles à l'intérieur de l'église. Le premier nous explique les "combats inutiles", le temps perdu  ; deux hommes s'affrontent têtes nues, avec bâton et marteau protégés par leur petit bouclier (aujourd'hui on les symboliserait avec des couvercles de poubelle !). Le second nous raconte le combat utile ; un homme armé d'une large épée, protégé d'un casque, d'une cotte de mailles, d'un grand écu de forme militaire, combat le dragon. Il s'agit d'une allégorie de Saint-Georges terrassant le dragon. Aller combattre le mal, le démoniaque, est utile à la communauté, se battre entre gens d'une même communauté est vain ! 

 

Il est fascinant de découvrir, sur les zodiaques par exemple, la différence de travail ou d’interprétation d’un atelier à l’autre, d'un chantier à l'autre, même s’ils se sont référés aux mêmes allégories. Une large place est laissée à l’imagination sur les parties extérieures hors façade. Le modillon dont on parlera dans un autre article est le support idéal de la libre pensée de l’entailleur.

 

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En haut : Givrezac - Charente Maritime, deux colombes se bécottent 
Au centre : Matha, église Saint hérie - Charente Maritime, un surprenant lapin sous la lune
En bas : retaud - Charente Maritime, une chasse qui se raconte d'un modillon à l'autre. Le centaure à droite est le symbole du chasseur parfait bandant son arc et faisant mouche à tout coup. A gauche le cerf, la flèche dans le cou, n'a pas été loupé !

 

Même si l’église est une œuvre collective et qu’il n’y a pas véritablement de volonté individualiste, on peut retrouver quelques signatures sur des pierres, graffitis naïfs représentant une fleur, une jambe, une croix, une lune, parfois une lettre, signes discrets de ces anonymes créatifs qui peut-être ont souhaité « appartenir » à l’édifice.

 

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Etudes d'après les recherches de Nicolas Reveyron

 

L’hiver, le chantier s’interrompt. On recouvre les bâtis avec du fumier et de la paille. La chaleur produite par sa macération favorise le séchage et le durcissement des joints. Les ouvriers vivent au ralenti et dépendent des religieux qui doivent maintenir leur présence jusqu’au retour du printemps. Des chantiers n’ont jamais pu être terminés par manque de moyens matériels et mauvaise gestion des ressources alimentaires pour les quelques centaines de personnes (comprises leurs familles) engagées sur leur construction.

 

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Aubeterre-sur-Dronne - Charente : un forgeron au travail. On le reconnaît par son tablier de cuir

 

Il faut de 3 à 10 ans pour construire une petite église au centre d’un village et jusqu’à 70 ans pour des édifices plus ambitieux (Poitiers, Angoulème, Maillezais …). Parfois les évènements politiques, les batailles entre seigneurs, les invasions arrêtent net des chantiers. La mort d’un bâtisseur ou du religieux ordonnateur peut aussi signer la fin de grands projets. La reprise de chantiers où il n’y a presque ou pas du tout d’écritures, aucune mémoire transcrite, peu de transmissions des compétences d’un corps de métier à l’autre peut, là encore, sonner la fin de l’aventure.

 

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : les porteurs de pierre (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux)


 

La suite au prochain épisode, je vous y parlerai des femmes ! hé oui !

 

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