construire une église

Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 02:44

Il s’est passé sept ans peut-être pour la petite église du village, soixante-dix ans pour Poitiers, Fenioux, Aulnay, presque un siècle pour la cathédrale d’Angoulème, plus de cent ans pour Maillezais ou Saint-Savin de Gartempe, c’est-à-dire quatre à cinq générations de bâtisseurs du plus petit au plus grand « technicien » du chantier.

 

 angouleme

Angoulème, cathédrale Saint-pierre - Charente

 

Le temps a filé, le lieu est devenu prospère, la rumeur de la construction a poussé beaucoup de monde à venir jusqu ‘ici pour profiter de la richesse en devenir du territoire. Dorénavant l’église est liée à l’Abbaye qui a largement participé à son financement, et les religieux qui l’habitent et l’animent, appliquent les règles de leur ordre. En Poitou-Charentes, on parle de « la dépendance » des églises à Saintes, Saint-Jean d’Angély, Poitiers, Cluny, Saint-Savin, Maillezais pour ne citer qu’elles.

 

abba maillezais

abbaye de maillezais 1

Ruines de l'Abbaye de Maillezais - Vienne. Aliénor d'Aquitaine y serait née

 

Le pouvoir des religieux s’est renforcé. Aujourd’hui c’est une véritable communauté qui vit à proximité de l’église avec ses lois, ses habitations, ses dépendances ... et même sa prison qui d’ailleurs ne désemplit pas. Eh oui, de nombreux manquements aux règles qui régissent le bourg sont passibles d’emprisonnement comme voler son voisin, tromper son mari, « forniquer » hors des liens du mariage et être pris sur le fait, insulter le culte, maltraiter un cheval.

 

saint quantin cheval

Saint-Quantin de Rançanne - Charente Maritime : tête de cheval, il y en à vingt trois qui décorent la façade. A l'origine en aronde sur la voussure du portail, elles sont aujourd'hui alignées tout au long de la façade de cette surprenante petite église de campagne aux décors floraux étonnants et aux modillons "cubiques".

 

Le seigneur y trouve son compte, même s’il n’apprécie pas toujours de devoir négocier avec les religieux. Il ne peut faire la loi comme il l’entend ; souvent ses décisions en matière de justice sociale sont contredites par les prêtres. Les religieux comme le seigneur rendent des comptes au roi de France et à lui seul, et ils se retrouvent souvent en « concurrence » ou en conflit sur beaucoup de points.

 

pérignac

Saint Amand de Boixe - Charente

 

Les droits de cuissage sont contrariés par le clergé, les expéditions punitives dont le seigneur est friand mais qui sont fortement « déconseillées » par le Roi de France, sont dénoncées à lui par les abbés ; le seigneur, de son côté, ira dénoncer à la cour les bénéfices trop importants du culte ce qui entraînera de nouveaux impôts à la communauté religieuse donc aux autochtones !

 

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Saint-Romans les Melle - Deux-Sèvres, tête couronnée

 6 tête couronnée

Aujac - Charente Maritime, tête couronnée

 

Entre les deux, ce qui favorise le fragile équilibre, c’est la richesse engendrée par la présence de l’église sur le territoire et dont tout le monde profite. Et puis le clergé a un argument de poids : la peur constante de « l’après » qu’a « créé » la religion chrétienne, le pouvoir symbolique de cette apocalypse racontée en grand sur les façades et les chapiteaux et que le prêche martèle tous les jours. C’est certainement l’argument le plus utilisé à cette époque pour « motiver » les croyants.

 

varaize musiciens de l'apocalypse

Varaize - Charente Maritime, Musiciens de l'apocalypse. leur représentation est fréquence en Poitou-Charentes et résument à eux seuls l'apocalypse. Ils sont à Varaize particulièrement "vivants". En dehors du Poitou-Charentes leur représentation est plus rare, l'apocalypse est symbolisée par les multiples plaies subies par les pénitents qui n'ont pas vécus dans le seing de l'église.

 

comme à Conques par exemple en Aveyron

 conques punition


Alors on se précipice à l’église en toute occasion.

Si l’on est seigneur, on s’y rend à cheval et on ne met pas pied au sol, accompagné de ses chiens entre deux chasses.

Si l’on est de la cour seigneuriale, on se fait précéder par ses valets qui installent des fauteuils avec moult draps et étoffes pour être « au propre » et au chaud.

Si l’on est bourgeois, on loue un banc clos en bois ou mieux on achète un espace près de l’autel derrière les seigneurs pour poser son banc personnel avec ses initiales.

Si l’on est un pauvre on reste debout derrière tout ce charivari d’argent de pouvoirs ... et d’odeurs ; pour les plus faibles, il y a une sorte de marche en pierre un peu haute le long du mur de la nef, souvent côté nord, où il est possible de s’asseoir : le banc des pauvres.

 

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Surgères - Charente Maritime, les statues équestres sont fréquentes en Poitou-Charentes (Chateauneuf, Airvaux, Melle, La roquette, Angoulème, Pérignac ...).
Leur "lecture" est sujet à beaucoup de débats. certains y voient le premier Chrétien l'Empereur romain Constantin, d'autres y lisent le symbole de la "valeur humaine piétinant le mal", il est vrai que la majorité des sabots de ces chevaux écrasent des nabots ... mais ... à ce jour aucune lecture arrêtée. A Angoulème, on sait qu'il s'agit de Saint-Martin et Saint-Georges de par leur posture !

 

Le baptême comme la confession sont publics. Venir à l’église en dehors des offices afin d’obtenir son écoute est payant. On peut obtenir des «jetons de présence» qui permettent accéder à des privilèges. Les jetons sont d’abord en argile, puis  avec l’enrichissement des abbayes, ils deviendront des jetons en cuivre frappées et spécifiques à chaque territoire.

 

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Jetons de présence en argile du 12e siècle trouvés sur le territoire de la Charente Maritime dans le triangle saint-Hilaire de Villefranche, La frédière, Le Douhet.

 

 

Le jeton, dont on peut fixer la création dans l’Empire romain vers le 5e siècle de notre ère, a perduré pendant tout le moyen age. Sa fonction principale était de réguler le troc, une sorte de ticket pour obtenir un bien ou un service : un repas, un lieu où dormir, un service religieux ... une entrée au bordel. Peu à peu toutes les corporations professionnelles (tapissiers, drapiers architectes, bouchers, graveurs, cordonniers, banques, taverniers et vignerons ...école de chirurgie et même pouvoir royal afin d’obtenir des audiences) vont utiliser le jeton pour faciliter leur comptabilité et permettre à la majorité de la population d’accéder à leurs commerces. Les corporations professionnelles utiliseront le jeton  jusqu’au 18e siècle.

 

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Jetons de présence. Ils étaient enfilés sur des cordelettes pour en faciliter la comptabilisation.

 

Le jeton est lui-même obtenu par échange de services ou de biens utiles à la corporation : temps de travail, denrées alimentaires, compétences techniques, objets ... Dès le 10e siècle, il devient un objet fondamental de l’église qui s’en sert pour gérer les pratiques et faciliter la comptabilité des offices religieux : obtenir une confession privée, une messe, un office, des prières, un repas ...

 

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Jetons "de nef" en cuivre de la fin du 13e siècle (face et dos)

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Les seigneurs avaient autorisation de fabriquer leurs propres jetons marqués à leurs chiffres.

 

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Jeton royal, fin du 13e siècle (face et dos)

 

Peu à peu les jetons vont être copiés à partir de monnaies frappées par le pouvoir royal, au point de les confondre d’où l’expression bien connue « être un faux jeton » : tricher pour obtenir ou détourner un intérêt à son profit. Seul le métal utilisé les différencie, les pièces royales sont en bronze ou en or, les jetons en cuivre. Il suffit d’astiquer longuement ces dernières pour que les plus crédules les confondent. Une autre expression vient de cette culture moyenâgeuse du jeton : « être un vieux jeton » car l’aspect d’un jeton en cuivre longtemps utilisé, passé de main en main, entassé en vrac dans des besaces, devrait avoir piètre allure.

 

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Jeton royal

 

 

Le jeton était plus fréquent que la monnaie car n’oublions pas que 95% de la population ne sait ni lire, ni compter au 11e et 12e siècles. Un jeton était une solution simple pour obtenir des « services payants ».

Le système du jeton, même si la destination à changé existe encore aujourd’hui et son rôle n’a pas beaucoup changé : les jetons de présence à des manifestations, les jetons de casinos ... jetons de caddies !

 

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Saint-Fort sur Gironde - Charente Maritime

Il est probable que le personnage de gauche soit une représentation de l'avarice avec sa bourse pour symbole. Lorsque l'on regarde plus largement la scène des deux modillons et le décor de la métope, pourquoi ne pas y lire une variante à l'histoire ; un personnage détient un sac plein de jetons qu'il brandit avec orgueil et vient demander grâce à l'église sous sa forme mercantile, alors que son voisin de droite, les mains vides, en prière, reçoit gratuitement la grâce que l'autre veut acheter. Au centre sur la métope un denier ou un jeton

 

L’édifice terminé donne lieu à de grands mouvements de population, à une liesse qui dure des semaines. Le don et l’installation de reliques, l’arrivée d’un représentant du pouvoir de l’état en même temps que les hauts dignitaires religieux, l’afflux de pèlerins, pérennisent le bâtiment et assoient son importance sur le territoire.

 

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Avy-en-Pons - Charente Maritime, la fête au village. Les musiciens avec de grandes manches jouent de la musique, au centre une viole et son archet, à gauche une flûte. Les deux personnages des côtes aux jambes croisées dansent. Le danseur de droite semble souffler dans un cor tout en tenant quelque chose dans sa main

 

Les reliques sont essentielles à la représentation et la puissance de l’église. L’église Saint-Eutrope à Saintes est un exemple en la matière : Sa légende commence au 1er siècle de notre ère. Eutrope est un Chrétien originaire de Rome envoyé par le pape Saint Clément. Il fut l’évangélisateur de la Saintonge. Pour avoir réussi à convertir Eustelle, fille du gouverneur romain de Saintonge, il est lapidé puis achevé d’un coup de hache. Son culte est attesté dans les textes par Grégoire de Tours à la fin du 6e siècle. Sa sépulture, vénérée par les pèlerins, est confiée à une communauté monastique au haut moyen age.

 

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Saintes, église Saint Eutrope (église basse), la crypte avec le tombeau contenant les reliques d'Eutrope

 

Au 11e siècle, les reliques de Saint-Eutrope sont placées dans le sarcophage de la crypte (église basse) érigée à son intention à Saintes. Seul son chef (sa tête) est conservé dans un reliquaire particulier dans l’église haute érigée au 12e siècle. L’église Saint Eutrope de Saintes devint rapidement un haut lieu de culte toujours d’actualité.

 

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Saintes, crypte de Saint-Eutrope, le déambulatoire ; dans une niche, discrète la statue du saint

 

Aujourd’hui comme hier, beaucoup d’églises revendiquent des « reliques » au sens le plus large, pour attirer les fidèles et l’aura du « bienheureux ». Quelques exemples intrigants: l’église de Paillé en Charente maritime revendique les restes du Marquis de Sade et sa femme, Authon les restes d’un des chevaliers de la lignée (en fait deux éléments de la pierre tombale, un buste et son chien), Juicq garde précieusement les restes d’un prêtre bien aimé de ces fidèles.

Plus sérieuse la ville de  Saint-Jean d’Angely gardait précieusement le célèbre chef de Saint-Jean Baptiste. L'abbaye brûla au 14e siècle. Les restes de Saint-Jean-Baptiste furent réduits en cendres.

 

saint jean d'angely abbaye royale

l'Abbaye royale de Saint Jean d'Angely - Charente Maritime un sombre jour de pluie !. En place un monastère est construit au 9e siècle et intégralement détruit par les invasions viking moins de 50 ans plus tard, ; une abbaye est élevée au 11e siècle, saccagée et détruite pendant les guerres de religions et les invasions anglaises, encore, et reconstruite au 17e siècle, dans son état actuel

 

L’église peut jouer pleinement son rôle multiple de protectrice physique et morale, de rassembleur, de maison du peuple et de salle des fêtes ainsi que sa puissante référence sacrée, sa parole de paix et aide au passage d’ici à l’au-delà, promesse fondamentale de l’église.

 

st savin La construction de la tour de Babel Saint Savin su

Saint-Savin de Gartempe - Vienne. peinture murale 12e siècle. La construction de la tour de Babel

 

 Et si la construction résiste au temps, si l'église n'est pas incendiée, pillée, brûlée, détruite,  pendant les siècles à venir par les envahisseurs et des belliqueux de toutes sortes, brigands, jaloux viking, anglais, protestants, usures du temps ... elle nous parviendra avec les restaurations d'usage du 15e, 19e et 20e siècles qui la transformeront inexorablement. C'est un miracle s'il est possible de l'admirer au 21e siècle avec ses belles "bandes dessinées romanes". 1000 ans plus tard !

Profitons en !

 

Fin.

 

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Chapitre 6    Chapitre 7     Chapitre 8     Chapitre 9     Chapitre 10

 

Par ESLA - Publié dans : construire une église
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Dimanche 12 septembre 2010 7 12 /09 /Sep /2010 22:54

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Arthenac - Charente Maritime

 

Le clocher se construit généralement dans le même temps que la façade, quand la structure de base au carré du transept est en place et suffisamment solide (torchis et ciments secs, et murs assez hauts) et les voûtes en place. (cf chapitre sur le plan d’une église) .


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Bourg Charente - Charente 


D’une base carrée au sol dans le centre intérieur de l’église, sa forme va s’arrondir vers la hauteur avec une ouverture ronde pour la corde de sonneur avant de s’élancer vers le ciel.

 

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Annepont - Charente Maritime

 

Généralement un escalier d’accès est inséré le long du mur dans une niche de la dernière travée, avant le bras du transept. Le clocher est assis sur le chœur de l’édifice. Le poids induit par cette structure massive a souvent eu raison des techniques de construction de l’époque romane et beaucoup de clochers se sont effondrés entraînant les absides.

 

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Aulnay - Charente Maritime

 

La technique gothique du milieu du 13e siècle qui a introduit la voûte en croisée d’ogives a solutionné le problème mais a laissé du même coup disparaître beaucoup de clochers des 11e et 12e siècles.

 

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Doeuil-le-Mignon - Charente Maritime

 

Les restaurations ultérieures ont généralement installé les nouveaux clochers sur le côté des églises à hauteur de la dernière travée de la nef ou à la place d’un des bras du transept. Bords avec ses deux clochers montre bien les différences de positions d’installation à deux siècles d’intervalle.

 

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Bords - Charente Maritime

 

Les clochers des églises, édifices les plus hauts du territoire, ont été conçus pour adresser des messages sonores à la population : rythme des heures, appels aux actes religieux, alerte des dangers, regroupement populaire, grands évènements. La cloche était commandée à des fonderies à qui la paroisse (c’est-à-dire l’ensemble de la population vivant sur le territoire de l’édifice) fournissait le bronze et les métaux nécessaires à sa fabrication. Chacun offrait à l’église objets, bijoux, matière brute au cours d’une collecte festive.


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Annezay - Charente Maritime 

 

 La grosseur de la cloche et leur nombre étaient une preuve de la richesse du village. Les clochers servaient aussi à surveiller le territoire sur de grandes distances.

 

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Granjean - Charente Maritime, le clocher a été reconstruit au 14e siècle dans le respect (presque) des critères romans mais il a été élevé sur la face sud du transept 

 

 

Certains, même, furent au cours des siècles profondément transformés pour répondre précisément à cette dernière exigence, au point d’en avoir même perdu leur cloche, leur pignon, leurs fenêtres et leur fonction initiale. Ils sont devenus tours de garde, tours de guetteur trouées de meurtrières …

 

 

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Bagnizeau - Charente Maritime, le clocher a servi de tour de garde et de prison au 17e et 18e siècles

 

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Annepont - Charente Maritime, le clocher a été modifié pendant les guerres de religion (14e siècle) pour servir de tour de guet. Le  toit a été "raboté", les murs ont été renforcés, des meurtrières ont remplacées les fenêtres en plein cintre


Certains ont été transformés par les envahisseurs, d’une part pour répondre à des critères guerriers mais aussi pour recevoir les critères esthétiques du pays conquérant. C’est le cas du clocher de Saint-Savinien par exemple, qui non seulement fut érasé pour devenir une plateforme de guet, mais reçu en plus, une grande aiguille et trois petites typiques de l’architecture religieuse anglaise du 13e siècle.

 

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Saint-Savinien - Charente Maritime, l'horloge n'est pas d'époque !!!!

 

Il était une tradition dès le 10e siècle. Lorsqu’il pleuvait des cordes, lorsque l’orage était très violent et les éclairs « foudroyants ». On montait au clocher et on sonnait les cloches à toute volée pour annoncer à l’ange « distingué » par la fonction de protecteur du ciel et des récoltes (une résurgence de croyances celtes) qu’il fallait agir et arrêter le déluge ! Les anges dans la chrétienté avaient d’autres fonctions que les protections individuelles, mais les tout nouveaux chrétiens récemment baptisés et encore très imprégnés des religions polythéistes, avaient besoin d’établir des parallèles avec leurs anciennes croyances et l’église leur accordait une tolérance afin ne pas décourager leur foi nouvelle.

 

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un étrange ange et non moins étrange dromadaire avec une "lourde" cloche autour du cou : "sonner la cloche pour appeler l'ange", peut-être ?

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... sur l'église de Macqueville - Charente Maritime 

 

En Poitou-Charentes, on rencontre globalement trois sortes de clochers.

Le plus courant est carré, trapu, simple, percé d’une ou deux petites fenêtres sur chaque côté avec une toiture de tuiles de la région en pente douce. Les restaurations ultérieures ont souvent rendu le clocher pointu et couvert de tuiles en ardoise.

 

 

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Haimps - Charente Maritime, un très beau clocher de référence avec des fenêtres jumelles romanes en plein cintre avec chapiteaux décorés sur chaque côté, des colonnettes par trois sur les angles


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Melle, église Saint-Pierre - deux-Sèvres 

 

Certains plus élaborés sont à plusieurs étages.

 

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Abbaye de Fontdouce - Charente Maritime, la toiture est du 14e siècle

 

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Trois-Palis - Charente, la toiture est en écailles de pierre, ce qui était réservé aux églises "riches"

 

Certains sont ornés de séries de colonnettes tout autour qui rendent une impression de rondeur sous leur forme carrée.

 

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Civray - Vienne, la toiture du clocher est du 19e siècle

 

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Aulnay -Charente Maritime, la toiture en ardoise est du 15e siècle, revue et corrigée au 19e siècle, la pointe que l'on voit à gauche du clocher est un insert gothique du 15e siècle, reconnaissable à ses crochetons qui courent sur ses arrêtes.

 

Le deuxième type de clocher est hexagonal ou octogonal à un ou plusieurs étages avec des fenêtres en plein cintre sur chacune des faces. Là encore les restaurations ultérieures les ont coiffés de « chapeaux pointus » généralement en ardoise.

 

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Echebrune - Charente Maritime

 

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Geay - Charente Maritime

 

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Marans - Charente Maritime, pour une fois l'église est en ruine mais le clocher a survécu 

 

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Vouvant - Vienne

 

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Surgères - Charente Maritime

 

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Mazeray - Charente Maritime, restauré au 15e siècle, avec une "magnifique" toiture du 19e siècle en pointe

 


 Une troisième forme plus rare et souvent offerte à des églises d’exception est ronde et en aiguille plus ou moins haute, avec une base extérieure carrée comme l’Abbaye aux Dames de Saintes par exemple

 

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Saintes, Abbaye aux Dames - Charente Maritime

 

Cette catégorie est du milieu du 12e siècle et prédestine de ce que sera l’aiguille gothique. La comparaison entre Fenioux, élevé vers la fin du 12e siècle et restauré au 19e siècle dans la pureté du roman et haut de 27 mètres tout compris en est l’apogée,

 

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Fenioux - Charente Maritime, la toiture est en écaille de pierre. Un clocher d'une élégance rarement égalée

 

Et Bignay dont le clocher est un pur produit gothique du 15e siècle répondant à tous les critères du genre avec une hauteur respectable de trente mètres (le plus haut du Poitou-Charentes). Le clocher de Bignay a été brûlé au 12e siècle par des brigands qui, installés dans l’église, ont tenté de rançonner la région et se sont vengés de la résistance des autochtones en brûlant l’édifice. Le feu emporta le clocher et l’abside.

 

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Bignay - Charente Maritime, là encore la toiture est en écaille de pierre

 

D’autres formes de clochers sont des exceptions du genre comme, par exemple, Saint-denis du Pin d’influence espagnole et proche des clochers que l’on rencontre en traversant les Pyrénées vers Compostelle. Cette forme étonnante pour la région ont fait dire à certains que l’influence architecturale orientale s’était établie très tôt sur le Duché d’Aquitaine mais ce type de clocher est rare en Poitou-Charentes.

 

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Saint-Denis-du -Pin - Charente Maritime, ce clocher si particulier est malheureusement en très mauvais état, les fenêtres en plein cintre qui devraient être présentes à tous les étages et sur chaque côtés sont murées

 

Beaucoup d’églises ont perdu leur clocher entre le 12e et le 18e siècles pour des raisons multiples : défaut de structures de construction, guerres, fléaux naturels, dégradations locales, incendies … et faute de reconstructions suffisamment financées, le 19e et le 20e siècles leur ont offert des campaniles à une ou deux cloches. Certains de ces campaniles accusent une recherche certaine dans leur structure, mais ne peuvent rivaliser avec les beaux clochers du Poitou-Charentes.

 

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Bresdon - Charente Maritime

 

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La Vergne - Charente Maritime, un campanile qui doit beaucoup à l'architecture de Rochefort 18e siècle

 

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Juicq - Charente Maritime

 

La suite au prochain numéro !

 

 

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Chapitre 6    Chapitre 7     Chapitre 8     Chapitre 9     Chapitre 10


Par ESLA - Publié dans : construire une église
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Samedi 11 septembre 2010 6 11 /09 /Sep /2010 09:23

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Annepont - Charente Maritime : un acrobate (cf l'article sur l'acrobate) . Il est coiffé comme un novice clérical et il semble que son passage à la foi soit un peu compliqué, son retournement ne se fait pas sans difficultés. L'entailleur a simplifié le mouvement à l'extrême, il y a les mains, la tête et les fesses !

 

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Esnandes - Charente Maritime : un acrobe, presque le même qu'à Annepont, mais ici il s'agit d'un "particulier" son bonnet est celui d'un bourgeois. Son retournement est aussi compliqué, il n'y a que les mains et la tête ! Peut-être la position nous raconte t-elle qu'à mal entendre les conseils, on fait mal les actes !

 

S’il est reconnu que la façade de l’église est siège des grandes allégories religieuses conçues pour séduire et modérer, que l’intérieur de l’édifice est consacré aux paraboles bibliques servant aux sermons du prêtre, il est un lieu plus modeste que les tailleurs d’images romans du Poitou-Charentes ont investi avec beaucoup de créativité : le modillon.

 

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Annepont - Charente Maritime : un phylactère (rouleau d'écritures saintes) protégé par une feuille en palme très élégante

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Massac - Charente Maritime, un porc

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Brie-sous-Matha - Charente Maritime, un autre porc

 

Le modillon ou « corbeau » est un bloc de pierre taillée, saillant au-dessous de la toiture ou de la corniche servant à la supporter. Il est, dans la sculpture romane, fréquemment orné, et, de par les restaurations ultérieures (en particulier au gothique) qui ont surélevés les plafonds, aujourd’hui, parfois placé au milieu de certains murs de l’édifice.

 

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Saint-Saturnin de Séchaud - Charente Maritime : Cette église  a été largement modifiée au 14e siècle. L'ensemble est gothique, reste de la période romane une série de modillons et certains murs. De gauche à droite, une cibile, un tonneau, une tête grimaçante avec un bandeau qui entoure le visage en passant sous le menton, c'est une coiffure classique des femmes âgées du moyen âge.

 

Très présent sur l’extérieur des absides et les nefs des églises où il est largement illustré d’imageries populaires, souvent païennes, parfois obscènes, il apparaît aussi sur les façades de manière plus discrète ou au contraire, gigantesque et majestueux ; il sert alors de support à des messages religieux ou des témoignages issus de la communauté gérante de l’édifice (visages de notables, de religieux, légende locale).

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Corme-Ecluse - Charente Maritime, un couple en train de faire l'amour, couple marié dans le seing de l'église bien sûr !

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Champagnoles - Charente Maritime, les mêmes qu'à Corme-Ecluse (au-dessus) (cf article)

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Le Douhet - Charente Maritime, tête couronnée

 

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Retaud - Charente Maritime, très beau buste de jeune fille

 

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Bignay - Charente Maritime, un pèlerin avec son bourdon (bâton du jacquet sur le chemin de Compostelle)


Quand un architecte s’engageait à la réalisation d’un monument religieux, il recevait de ses commanditaires politiques et croyants, un cahier des charges précis sur l’édification de l’église et son ornementation. Nul doute que les choix des sujets étaient mûrement réfléchis en fonction du lieu, de l’histoire des paroissiens et de leur fief, de leurs croyances avant leur conversion, des principes de l’ordre religieux garant de la région.

 

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Corme-Royal - Charente Maritime, une sirène-oiseau à tête couronnée, symbole du péché de luxure et d'orgueil

 

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Lusignan - Vienne, un joueur de cornemuse

 

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Marignac - Charente Maritime, un personnage piégé dans un tunnel, une des représentations symbolisée de la pénitence, un lieu étroit dont il est impossible de s'échapper


S’il est établi que les créations de la période romane ne portent pas les signatures de leur créateur sauf à travers des courants d’ateliers d’artistes, il est certain que derrière les grandes idées et les règles imposées, il y avait des hommes, des artisans qui ont marqué leurs travaux d’une identité discrète et d’une imagination fertile. Probablement les modillons étaient-ils un territoire de choix pour leurs expressions, d’autant que leur forme cubique obligeait à un regain de créativité.

 

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Ecurat - Charente Maritime, Chouette ou hibou

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Givrezac - Charente Maritime, une chouette

 

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Matha, église Saint Hérie - Charente Maritime, un lapin à grandes oreilles sous la lune

 

Moins « contrôlés » que les façades ou les intérieurs, ils ont permis la présence d’objets originaux, et surprenants : visages d’hommes et de femmes du quotidien, d’enfants, d’animaux domestiques, d’êtres fantastiques, d’attributs sexuels, de dragons et chevaliers, de fleurs et d’oiseaux. Ils supportent aux yeux de tous, faussement discrets, la petite histoire du peuple et de sa région, la quotidienneté des habitants, leurs petites peurs et leurs grands espoirs, leurs fantasmes.

 

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Givrezac - Charente Maritime, tout seul mais bien "monté" et attendant une occasion derrière l'église !

 


Le fait que l’on retrouve certains sujets reproduits à l’identique ou presque sur des édifices éloignés les uns des autres, laisse à penser que les ateliers disposaient de catalogues thématiques dans lesquels les commanditaires puisaient leurs fonds iconographiques. Probablement existait-il aussi un échange et une influence entre les ateliers (de haut en bas : Saint-Savinien 17, Civray 86, Talmont 17, Fenioux 17)

 

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Saint-Savinien - Charente Maritime, la tête de loup à gauche, un masque dans la métope à sa droite

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Civray - Vienne, tête de loup

 

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Talmont - Charente Maritime, tête de loup

 

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Fenioux - Charente Maritime, la tête de loup au-dessus d'un des évangélistes


Et si le bœuf auréolé en façade est la représentation de Saint Luc (Châteauneuf-sur-Charente),

 

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Chateauneuf sur Charente - Charente, le taureau auréolé, symbole de l'évangéliste saint-Luc

 

le taurillon du modillon de façade (Trois-Palis) affiche souvent un sourire de jour de fête

 

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Trois-Palis - Charente, tête de taureau

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Echebrune - Charente Maritime, taureau à fière allure

 

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Ecoyeux - Charente Maritime, taureau royal

 

et si Marie est majestueuse sur la voussure du portail (Nuaillé-sur-Boutonne)

 

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Nuaillé sur Boutonne - Charente Maritime - La vierge et l'enfant Jésus sur ses genoux présente l'étoile du berger sous la forme d'une marguerite à autre pétales aux mages qui sont plus à gauche sur la voussure

 

Eve est toute nue sur le modillon du chevet (Marignac).

 

 

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Marignac - Charente Maritime, Eve

 

Autant d’images qui semblent dire que l’homme médiéval, s’il porte sa foi récente avec bonheur et considération, n’est pas pour autant crédule de messages exagérément hors du temps.

 

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Melle, église Saint-Pierre - Deus-Sèvres, l'agneau pascal (auréole et ailes), représentation symbolisée du Christ

 

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Civray - Vienne, tête grimaçante  représentant l'avarice. Il y a 7 têtes sur l'église de Civray qui représentent les 7 péchés capitaux (cf article sur la bourse)

 

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Corme-Ecluse - Charente Maritime, un oiseau mange un serpent, on peut y lire un autre message, le Christ symbolisé par la colombe attrape le serpent symbole du Péché originel.

 

Parfois d’un modillon à l’autre, l’imagier nous raconte une histoire comme un livre d’images, par exemple  sur l’église de Retaud (Charente-Maritime), cette chasse mythique où l’éloignement des deux modillons ajoute à la dextérité du geste du chasseur (centaure).

 

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Retaud - Charente Maritime

 

 

et à Varaize ou Saint Georges affronte le dragon 

 

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Varaize - Charente Maritime

 

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et à Aulnay - Charente Maritime où le même saint Georges terrasse le même dragon

 

La chasse aux modillons sur les églises du Poitou-Charentes est aussi réjouissante que la chasse aux papillons dans ses grandes prairies fleuries ... et en plus sans filet !

 

La suite au prochain article !

 

Chapitre 1     Chapitre 2     Chapitre 3     Chapitre 4     Chapitre 5   

Chapitre 6    Chapitre 7     Chapitre 8     Chapitre 9     Chapitre 10



Par ESLA - Publié dans : construire une église
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Mercredi 8 septembre 2010 3 08 /09 /Sep /2010 09:55

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Benet - Deux-Sèvres : la vie du Christ sur les deux voussures de la fenêtre de façade

 

L’église tient un rôle essentiel au centre du hameau où peu à peu elle se dresse. Elle est avant tout lieu de culte chrétien ; même si l’édifice et ses dépendances occupent aussi d’autres fonctions : « salle des fêtes », salle de conseil, de réunion, lieu de protection contre les attaques de bêtes et de gens … et parfois pour les plus importantes d’entre elles, banque et hôpital, dortoir … Un lieu où tout le monde passe, va et vient, s’arrête et entretient un lien précieux et quotidien.


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Fenioux - Charente Maritime - portail occidental

 

En fonction des moyens engagés pour la construction, et des « professionnels » présents sur le chantier, au fur et à mesure que les murs sont levés et secs, que les structures s’assemblent : portail, fenêtres, colonnes … les décors presque terminés sont transportés  dans des chariots à bœufs de la carrière au chantier pièce par pièce … claveau par claveau pour les arcades, blocs ciselés pour les chapiteaux, modillons historiés … Les entailleurs affinent les sculptures lorsque les blocs sont assemblés et placés, et assurent les liaisons entre les blocs. Plus il y a d’argent, plus le décor sera imposant, foisonnant !

 

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Chadenac - Charente Maritime ; l'adoration des mages

 

Pendant que les maîtres entailleurs travaillent dans les ateliers aux pieds des carrières et dans les mains desquels naissent des chefs d’oeuvre, les apprentis  directement sur le chantier préparent les blocs nus et les motifs répétitifs comme les frises. Chacun se spécialise ; qui sur la pointe de diamant, qui sur des quadrillages. Souvent, sur les chantiers avec peu de moyens, les frises seront les seuls décors avec quelques chapiteaux de colonnes de fenêtres. Les voussures des portails resteront vierges, comme les chapiteaux intérieurs.

 

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Echebrune - Charente Maritime : ici le portail est élégant et sobre, toute l'extravagance se retrouve dans des modillons exceptionnels et des chapiteaux de colonnes de style corinthien de belle facture avec quelles surprises !

 

Si les moyens d’abord généreux dans les débuts de la construction, venaient à manquer plus tard, on économise sur les décors au profit de la structure architecturale. Le principe général sur ces projets : des décisions au jour le jour et un édifice qui se construit en fonction des aléas ; le but : que l’église soit un jour lieu de culte avec ou sans « fioritures » !

 

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Pont-l'Abbé d'Arnoult - Charente Maritime : porte aveugle droite en façade avec la crucifixion de Saint pierre sur le tympan - les tympans sont rares en Charente Maritime, cette église en possède trois !

 

À chaque fois que cela est possible et partout où c’est possible, pour aider le prêcheur et préparer le Chrétien en devenir, l’église se pare de grandes allégories. Leur interprétation par le tailleur de pierre doit interpeller, surprendre, inquiéter aussi. Elle ne doit pas être lisible tout de suite, ou tout du moins pas en une seule vision. La parabole se vêt de « couches » successives à effeuiller comme un livre.

 

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Saint-Fort sur Gironde : un pécheur avec une belle prise, l'estuaire de la Gironde était très poissonneux et les esturgeons fréquents ... mais on peut aussi y voir un pêcheur (celui qui accomplit un péché) qui maltraite ou vole la foi à des fins personnelles (le poisson étant un des symboles du Christ) ... et on peut aussi y lire une parabole, la pèche miraculeuse ! une image, trois lectures complémentaires.

 

Une première impression, une première lecture « terrestre » doit en appeler une autre plus profonde, faite d’enseignement, d’apprentissage de vie, puis une troisième qui lui révèleront le message de la foi, l’infini, l’espoir et le grand monde de l’au-delà.

 

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Le Douhet - Charente Maritime : une femme pécheresse lutte contre ses démons symbolisés par le serpent (à gauche) mais en même temps protège le faible contre les siens (main droite) en retenant la main du faible avant qu'elle ne soit avalée par un démon 

 

A l’extérieur, sur les façades, les portails occidentaux, place aux grandes fresques bibliques : la vie et le martyr des Saints, la vie du Christ, sa représentation en pied ou symbolique, l’apocalypse, le jugement dernier bien que ce dernier soit bien moins présent en Poitou-Charentes que sur les autres églises d’Europe ; Dans notre région, il est inclus dans d’autres paraboles, ou « effleuré » par l’intermédiaire de certains de ses acteurs : les musiciens de l’apocalypse par exemple, qui eux sont présents partout en Poitou-Charentes affublés de toutes sortes d'instruments de musique : harpe, viole, flûte de pan, d'autres non identifiables ...

 

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Saintes abbaye aux Dames - Charente Maritime : les musiciens de l'apocalypse qui conversent deux par deux avec une viole dans une main et le récipient contenant les "fléaux" dans l'autre

 

À l’intérieur, des passages marquants dont le prêtre se servira pour illustrer son prêche, nourrir ses propos et appuyer ses arguments. « Regardez, gents, voici Abel et Caïn … etc. », « voyez la perfidie de Dalila, l’orgueil de Samson et le mensonge et ce qu’il en advient … »,

 

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Chapiteaux intérieurs de l'église d'Aulnay - Charente Maritime

 

Sur les portes nord ou sud les rappels des bons et mauvais comportements, les conseils de bonne conduite, les dangers à s’éloigner du chemin de la foi. Partout sur l’édifice, celui qui vient là peut « lire » son histoire, ses tentations, sa rédemption, ses efforts … les promesses de l’église.

 

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Aulnay - Charente Maritime :une voussure tout entière consacrée à la sottise et aux comportements déviants, dont le célèbre âne musicien (au centre)

 

Le choix de ces « écritures » appartient à l’évêque commanditaire et à ses supérieurs. Il faut d’abord étudier les textes sacrés dont on dispose puis s’informer des rites locaux, des comportements afin de s’approcher au plus près des habitants et de « flatter » leurs croyances polythéistes. L’évêque sait que s’il affronte les païens, peu d’entre eux accepteront d’être du « voyage ». Parfois même certaines légendes seront écrites sur les portails car leur bien fondé, leur sagesse servira la foi chrétienne naissante.

 

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Talmont sur Gironde - Charente Maritime (cf chapitre concernant ce décor)

 

L'évêque travaille en collaboration avec des ateliers rattachés à une région et une culture (ateliers poitevins, ateliers saintongeais …) où des entailleurs très spécialisés proposent des catalogues de sujets.

 

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Saint-Michel d'Entraygues - Charente : portail 

 

Le choix arrêté, le travail commence. Si les grandes lignes sont définies à l’avance, l’expression, le travail de la pierre dépend de ceux qui la travaillent.  Ainsi d’un même sujet, naîtront des résultats très différents et si l’œuvre ne porte pas la signature de leur auteur - elle appartient au collectif - on peut assez facilement déterminer quel groupe de tailleurs d’images a œuvré sur un édifice tant la ressemblance des drapés, des gestuelles, des sujets mêmes sont communs.

 

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Nuaillé sur Boutonne - Charente Maritime : à gauche l'empereur Erode commande à ses soldats d'aller "massacrer les innocents", à droite les rois mages se rendent au "chevet" de Marie; Ce sont les tailleurs de pierre de la façade d'Aulnay qui sont venus ensuite à Nuaillé

 

Ainsi on peut suivre le déplacement de ces hommes de la pierre d’une église à l’autre et admirer l’évolution de leur dextérité, de leur maîtrise de la matière, leur foi, leur allégresse aussi, qui d’un édifice à l’autre exultent, se répondent, font écho à cette marche inexorable de la chrétienté qui peu à peu couvre le Poitou-Charentes puis l’Europe d’un « manteau blanc de foi’ .

 

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Echebrune - Charente Maritime

 

Chaque église est dédiée à un Saint Patron et sa représentation sera un élément du décor, parfois très visible comme sur l’église « Saint-Pierre des Liens » d’Aulnay en Charente Maritime ; Saint Pierre est en façade représenté plusieurs fois à différentes étapes de sa vie

 

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ou sur l’église Notre Dame de Trois-Palis en Charente ;

 

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La vierge de l'église de Trois-Palis - Charente

 

ou sur l’église de Saint-André à Clion en Charente ;

 

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Saint-André sur l'église de Clion - Charente :

facile à reconnaître avec l'objet de son martyr, la croix en X

 

ou bien discrètement symbolisé comme sur l’église Saint-Clément à Caboriot, par une scène de sa vie qui l’identifie (à vous raconter dans une autre rubrique !).

 

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Saint-Clément de Caboriot - Charente Maritime

 

Parfois n’existe que le symbole qui le représente comme sur l’église de Saint Saturnin de Séchaud où un taureau "ironique" trône sur un modillon pour rappeler que l’animal fut « l’objet » de son martyr. Le prêtre Saturnin mourut lacéré, attaché par les pieds à un taureau lâché dans les rues de Toulouse, excité par la foule (mais c’est une autre histoire).

 

 

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Souvent aussi on trouvera sur l’église trace d’un signe céleste, marque dans le temps de la bénédiction du chantier et pose de la première pierre. Il est plus facile de déterminer le mois de démarrage de la construction que l’année, voire le siècle !

 

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Aubeterre sur Dronne - Charente Maritime : une sagittaire tire sa flèche 

 

Enfin, parfois, très discret, en cherchant bien on peut trouver quelques « signatures » d’entailleurs, maîtres d’ouvrage. On ne connaît pas le nom des concepteurs de ces décors, l’église est une œuvre collective et si l’évêque commanditaire est identifié dans les textes religieux, juridiques et politiques, rares sont les noms des ouvriers même hautement qualifiés qui ont place dans l’histoire de l’édifice. Alors parfois, ils signent en toute humilité !

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Saintes, église Saint Eutrope haute


 

Et la construction continue, inexorable. Depuis qu’elle a été commencée cette œuvre d’une vie avance du chevet vers la façade (Cf. chapitre l’église sort de terre), lentement avec les efforts conjoints des religieux, des laïques, des professionnels, des nomades de passage qui s’installent pour une saison, des apprentis en recherche de chantiers de « reconnaissance » afin de se faire une place dans le métier, et les habitants locaux. À Fenioux, avant de commencer la façade, et d’élever le clocher, près de 40 ans se sont déjà écoulés, idem pour Aulnay ;

 

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Fenioux - Charente Maritime

 

 Et pour Saint-Denis du Pin – Charente Maritime (ci-dessous) un peu moins de 5 ans !

 

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Déjà on en voit l’aboutissement ; déjà on y célèbre le culte ; déjà autour de l’édifice, le hameau est devenu village, le village est devenu bourgade et la bourgade une ville … avec ses marchés, ses spécialités, ses commerces … ses lois. Les religieux y règnent parfois en despotes, parfois avec une intelligence qui fera la grandeur du territoire comme pour Saintes, capitale de Saintonge qui sera pendant plusieurs siècles le centre névralgique de la Chrétienté du Duché d'Aquitaine (avec saint-Jean-d'Angely). Le seigneur cohabite, pactise, participe et s’enrichit grâce à cette extraordinaire activité. Parfois la présence chrétienne augmente son pouvoir, parfois le réduit ; là encore la politique et les "cohabitations" humaines feront toute la différence.

  

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Saint-Mandé sur Brédoire - Charente Maritime : une belle réunion d'évêques. Que c'est-il passé à saint-Mandé pour qu'ils soient venus aussi nombreux et si solennellement vêtus ?


Une église se construit et c’est tout un monde qui change, les rapports de force qui s’équilibrent ou se disloquent. Des nouvelles règles sociales s’installent pour longtemps. À divers degrés de la société, tous en bénéficient. Mais cette puissance nouvelle, cette présence partout « infiltrée » avec laquelle il faut maintenant compter, et qui après les siècles où elle s’était cantonnée dans les grandes métropoles et chez les politiques, les nantis, les intellectuels, aujourd’hui entre le 11e et 12e siècle « envahit » tout le territoire, dans les plus petits des bourgs, au fin fond de la forêt … cette puissance-là, même si elle n’est pas militaire, n’en n’est pas moins une force qui peut tout dévaster …

 

 

 

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Aulnay - Charente Maritime : deux anges encadrent et soutiennent la mandorle (l'amande) dans laquelle est représenté l'agneau symbole du Christ


 

Nous avons, nous aussi sur le territoire de France, vécu des guerres religieuses, des poussées de fanatisme pendant les siècles qui vont suivre ce grand élan de foi de la période romane … notre (mauvais) exemple devrait nous enseigner la mansuétude. Notre ancienneté en la matière devrait nous rendre plus compréhensif et plus tolérant.

 

A bientôt la suite !

 

 

 

 

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Par ESLA - Publié dans : construire une église
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Lundi 23 août 2010 1 23 /08 /Août /2010 19:58

La majorité des églises que l’on rencontre en Poitou-Charentes sont de petite taille et d’un plan architectural simple largement copié des temples chrétiens Romains.

 

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Un chevet unique en cul-de-four (endroit où repose l’autel principal) avec deux bas-côtés, l’abside au centre et les absidioles de chaque côté – la « tête »

Un carré adjoint de « deux bras » gauche et droit : le transept

Le clocher prend naissance au-dessus du carré pour aboutir à sa forme ronde visible de l’extérieur. Sa base carrée est le « chœur »

Une ou plusieurs travées formant la nef – le « corps »

Une façade à deux étages muni d’un imposant portail et d’au moins une fenêtre au-dessus

Souvent une autre entrée est percée au bout du transept nord ou sud. Parfois cette entrée est placée sur la nef.

L’ensemble figure une croix latine, base structurelle de la basilique romaine.

 

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Arthenac - Charente Maritime


Les églises des très petits hameaux disposent d'un seul corps de pierre, longiligne, où une simple abside à l'Ouest est prolongée dans la même perspective par la nef, le clocher étant au centre de la structure. L’absence d’absides observée sur de nombreuses églises, remplacées par des chevets plats, est due aux restaurations entreprises au fil des siècles. En effet, cet espace contenant le chœur a souvent été l’objet d’attaques, de destruction, de feux ou simplement d’effondrement, leur élaboration en cul-de-four pouvant être fragile. Fragile aussi l’élévation du clocher juste à côté, dont l’effondrement … fréquent … entraînait la destruction du chœur. Et leur reconstruction onéreuse ! Le 15e siècle érigera de nouveaux clochers sur le côté sud des nefs plutôt que de les relever au-dessus du cœur.

 

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Plan de l'église d'Ecurat - Charente Maritime

 

Les édifices romans sont à taille « humaine », les techniques de construction de l’époque ne permettant pas d’élever exagérément les plafonds. Et, comme l’expriment certains textes, procure au visiteur le sentiment d'une « massivité » qui évoque plus la pénombre et cette « lumière profonde », que les envolées lumineuses des verrières gothiques, qui souvent les remplaceront. La fenêtre en plein cintre, de taille modeste, laisse entrer la lumière mais à peine, discrètement. L'église romane n'est pas ouverte sur le monde, mais sur l'homme, son intériorité.

 

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Eglise de Fenioux - Charente Maritime : pendant un stage de chant lyrique en 2009


L'architecture romane est issue de l’architecture carolingienne (IXe siècle). Cette période est témoin d'un renouveau intellectuel lié à Charlemagne et à son couronnement par le pape. Charlemagne devient l'héritier de l'Empire romain. Il réunira à sa cour de grands érudits issus de tout l'Empire qui favoriseront un élan intellectuel dans les domaines de l'art, de l'écriture et de la vie spirituelle, qui se caractérise par un retour aux modèles antiques : la renaissance carolingienne. Cette architecture évoluera grâce aux multiples invasions de cette époque jusqu’au début du XIe siècle, début de référence de l’art roman.

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Eglise de Tanzac - Charente Maritime


L'église romane est un espace organisé. Elle est orientée vers l'Est, direction du levant (la lumière) et symboliquement direction de Jérusalem. À l’Ouest est donc placée l’entrée, à l'Est le chevet, la partie la plus sacrée de l'édifice. Tout l'espace roman fait sens. Il a fallu aux maîtres d’œuvre des trésors d’innovation techniques pour respecter la charge symbolique de ces édifices A la croisée de l'église par exemple, là où va s'ériger le clocher dans la hauteur, la base de l'espace est un carré, symbole de la terre. Ce carré se transforme en coupole hémisphérique, symbole du divin, dans l'élévation vers le ciel. Ce passage du carré au cercle a requis à l'époque romane de réelles innovations architecturales

 

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Aulnay - Charente Maritime : la coupole du clocher

 

La voûte de pierre, qui dessine l'espace comme pour protéger le corps de l’édifice (symboliquement le corps de l’homme), est une référence de l'art roman. Dans l'abside, elle est souvent en forme de cul-de-four (hémisphérique), et dans la nef, en berceau. Quand le "vaisseau de pierre" (ainsi appelé  parce que les premiers édifices religieux, particulièrement les plafonds, construits par des architectes navals, avaient la forme d’un navire renversé – d’où aussi le terme de « nef ») est d'ampleur, la voûte principale est épaulée par des collatéraux – ou bas-côtés ou encore contreforts.

 

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Saintes, Abbaye aux Dames - Charente Maritime


L’architecture romane se caractérise par la réintroduction de la technique romaine antique de la voûte en pierre, généralement en plein cintre. Les colonnes qui supportent les arcs sont typiquement cylindriques et surmontées de chapiteaux souvent sculptés de représentations animales, végétales, symboliques, de formes plus ou moins géométriques, de scènes extraites des textes sacrés.

 

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décors intérieurs sur chapiteau de Saint-Romains de Benet - Charente Maritime


À l'extérieur, les formes romanes sont plus volubiles, elles structurent le regard qu'on porte sur le bâtiment. Les façades et les portails notamment offrent un espace symbolique, tout en ayant un rôle propre dans la construction. C'est par l'Ouest que le fidèle pénètre dans l'église, la façade est donc l'objet des plus grands soins. Le portail est souvent encadré de deux arcatures aveugles (sorte de portes sans ouvertures), les trois arcs rappellent semble-il, l'Arc de Triomphe des Romains.

 

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Chadenac - Charente Maritime


La spécificité du Poitou-Charentes

Outre un débordement dans l’utilisation des décors, la variété des images, la foison « symbolique" (particulièrement en Charente-Maritime – en Saintonge), le Poitou, l'Angoumois et la Saintonge ont développé des aspects spécifiques au début du XIIe siècle. On peut rencontrer des tours-clochers à flèche de pierre, ou des nefs à files de coupoles. Le portail est le plus souvent dépourvu de tympan, de linteau et de trumeau ; en revanche il est embelli par une riche archivolte sculptée où chaque pierre est un décor en soi.

 

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Civray - Vienne

 

Beaucoup d’édifices subiront des transformations avec l’arrivée des nouvelles techniques de construction développées à la période gothique. De la même manière que l’époque romane a repris à son compte des lieux et des édifices antérieurs pour ériger de nouveaux bâtiments, le gothique imprégnera durablement les églises romanes ; très peu nous parviendront intactes ; ce qui rend leur datation parfois difficile.

 

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Matha Saint Hérie - Charente Maritime
Un exemple d'église avec une façade romane ainsi qu'une partie de la nef, et la continuité de la nef et l'abside du plus beau gothique et un campanile qui remplace le clocher du pur 19e siècle


Parfois les restaurations sont de véritables mutilations. Particulièrement, concernant les contreforts de consolidation que le 15e siècle a allègrement ajouté à beaucoup d’églises romanes ainsi que les contreforts de fortification élevés pendant la guerre de cent ans ou même des efforts pour maintenir l'édifice debout au 20e siècle.

 

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Un décor de la façade d'Aulnay "avalé" par la maçonnerie du 15e siècle - Charente Maritime (contrefort à droite de la porte, décor sur la porte aveugle droite, côté gauche) en-dessous

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Porte d'Aujac - Charente Maritime écrasée par deux contreforts installés dans les années 50 pour conforter la façade "branlante" et ajouter un porte cloche.

 

 

 

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Dimanche 15 août 2010 7 15 /08 /Août /2010 14:34

Le travail avance. Tout le monde est à sa place.

 

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Retaud - Charente Maritime : femme avec une coiffe de la noblesse

 

 

Les religieux évangélisent et administrent la population, gèrent les finances ; les différents ateliers produisent les éléments nécessaires à la future l’église. Le bâtisseur maintient la cohésion des maîtres d’ouvrage. L’édifice prend lentement forme. Dès que le chœur est construit, on bénit et on y célèbre les offices, une manière de confirmer Sa puissance à venir.

 

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Saint Michel d'Entraygues - Charente : jeune femme de la bonne société coiffée avec un bandeau qui permet d'agrandir le front, critère de beauté de l'époque

 

Déjà le seigneur s’y rend régulièrement avec sa femme, ses enfants et sa cour pour communier et se confesser. Il en profite pour faire le tour du chantier, estime l’avancée des travaux, surveille ses investissements. Il relève aussi les impôts et taxes qui lui reviennent. Il discute avec les religieux sur les engagements à venir. Il ajuste les règles militaires avec ses hommes pour protéger le lieu. Lorsqu’il est disponible, sa présence participe à l’apaisement de la population. Elle se sent protégée et bien gérée. L’équilibre des forces entre religieux et seigneurie est une des clefs de la réussite.

 

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Saint Michel d'Entraygues - Charente : jeune femme de la bonne société coiffée d'un chapeau et les cheveux nattés


 

C’est peut-être cette hiérarchie des rôles qui explique la présence de certaines représentations féminines dans les décors extérieurs (bustes, têtes ou en pied), qui n’a aucune symbolique religieuse. Le seigneur du fief a été désigné d’office « directeur des travaux », chef de chantier même s’il n’en a pas les compétences. Le titre est honorifique.

 

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4c corme ecluse

à gauche : homme tête couronnée. Eglise de Saint-Romans les Melle - Deux Sèvres
à droite : une femme avec la robe à grandes manches, mode de l'époque, avec une coiffe sur les cheveux, elle est de la bonne société. Eglise de Gourvillette - Charente Maritime
en bas : une femme du peuple en robe, les cheveux défaits. Eglise de Corme ecluse - Charente Maritime

 

Mais le seigneur est souvent absent, parti en guerre, parfois pour plusieurs années, en route pour la croisade, en déplacement « politique » ou simplement à la chasse qu’il affectionne particulièrement. Il se peut qu’il se désintéresse du chantier n’ayant aucune motivation à s’y investir plus que ne l’oblige le pacte engagé avec les religieux.

 

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Une chasse, le chasseur en centaure (chasseur parfait) à gauche, le chien au centre, le cerf à droite et trois arbres pour symboliser la forêt. On peut reconnaître un châtaignier au centre. C'est la manière dont l'entailleur roman travaille l'image ; il ne garde du sujet qu'il représente que les éléments essentiels à son identification, sa symbolique ; ici, un châtaignier parce qu'il a un tronc et que sa feuille unique est celle d'un châtaignier. Eglise de Biron - Charente Maritime

 

Restent la femme du seigneur, les compagnes qui prennent le relais, servent de tutrices et administrent les biens du comté. Elles sont bien plus sensibles aux préceptes chrétiens et leur engagement est sans détour. Une solide éducation religieuse dès leur plus jeune âge les y a préparées. Le clergé considérait qu’il fallait compenser la « légèreté féminine » à venir chez les fillettes par un apprentissage drastique des préceptes de l’église. Et pendant que le jeune garçon apprenait l’art de la chasse et de la guerre avec les hommes, les jeunes filles recevaient un enseignement général incluant les sciences, la littérature, la médecine, les bonnes manières … et les travaux d’aiguille. Beaucoup d’entre elles cultivées, maîtrisant les lettres et les mathématiques, ont eu une réelle influence. Elles se sont avérées compétentes et avisées. Elles ont ainsi gagné une place de choix sur l’édifice et par voie de conséquence sur le chemin de l’au-delà.

 

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Saint Michel d'Entraygues - Charente : jeune femme avec les cheveux détachés. C'est une jolie jeune fille du peuple

 

La période romane est pour les femmes une période ambivalente qui leur accorde de nouveaux droits : accéder à la culture pour les plus privilégiées, un droit de regard et d’intervention dans la vie sociale et politique. Les femmes du petit peuple et les bourgeoises jouissent d'une assez grande liberté. Majeures à douze ans … et vieilles à moins de trente ans,   elles sont libres de gérer leurs biens, de se marier, de voter même ! 
Bien des métiers leur sont accessibles, celui de commerçante par exemple, les paysannes travaillent aux champs. Concernant leur mariage, le consentement des deux conjoints est nécessaire, la cérémonie est sacralisée, bénie par un prêtre (mais il peut y avoir des exceptions). Pour protéger la femme contre son mari, il est ordonné à celui-ci de lui constituer un douaire, un capital, dont le montant est fixé au tiers ou à la moitié de ses biens selon les régions. La répudiation entre époux est interdite. L'adultère est sérieusement condamné. Le divorce est codifié.

 

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Vinax - Charente Maritime : le baiser des amoureux. Il n'est pas certain que ce modillon soit "d'époque", plus sûr, une restauration récente, 20e siècle probablement.

 

Mais c’est aussi une époque qui tolère le viol en temps de guerre comme de paix. Le droit de cuissage est une règle établie dans la haute société qui s’étend à toutes les jeunes filles du fief. S’il lui en prenait l’envie, le seigneur s’accordait la nuit de noces d’une jeune épousée sans son consentement ni celui de l’époux. Un enfant né de ce viol avait toutes les chances de terminer emmuré ou jeter dans la rivière. Parfois on le posait sur les marches des églises ; c’est même devenu une pratique tellement courante qu’à partir du 13e siècle des religieux ouvrent des maisons cléricales, sortes d’orphelinats, où les nouveau-nés sont recueillis, soignés et proposés à l’adoption. Les premières raisons qui mènent une famille à adopter sont pour les riches de préparer un « servant » dévoué et pour les pauvres le remplacement d’un enfant mort autant qu’un acte solidaire.

 

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Chadenac - Charente Maritime : une femme pécheresse. en punition, son ventre rond est mordu par une sirène oiseau, symbole de la luxure et de l'orgueil. La femme brandit un bâton pour tenter de se défendre. Ce bâton pourrait être un phallus pour expliquer que sa faute est lié à un acte sexuel en dehors du mariage. Le fait est qu'elle est bien punie.

 

L’église répudie la femme « salie », violée. Celle-ci n’a que peu de chances de retrouver une place dans la société, elle peut espérer être accueillie dans un monastère si elle est fortunée ou si elle apporte une dot ; ou se prostituer dans ce qui s’appellera plus tard des « maisons closes » et dont le commerce est déjà bien organisé. Le nom de « bordel » fait son apparition. Le premier rôle de la femme est l’enfantement, c’est d’ailleurs à ce titre que l’église la tolère. Le clergé tente de réduire l’acte sexuel à cette seule fin … sans succès. Une femme stérile se verra interdire de messe. Les menstruations font d’elle une impure ne pouvant se présenter à l’église ; la grossesse et l’accouchement relèvent du même « tonneau ». Après l’accouchement l’impure ne pourra entrer dans l’église pendant quarante jours au bout desquels le prêtre pratiquera la cérémonie des relevailles. Il est évident que les exigences de l’église à vouloir « gérer » les rapports sexuels ont été un fiasco ; il suffit pour s’en convaincre d’aller regarder à l’arrière de beaucoup d’églises sur les chevets pour y découvrir des décors cochons principalement logés sur les métopes et les modillons : couples en action, sexes d’homme et de femme, accouplement d’animaux. On ne va pas contre la nature !

 

17 champagnoles

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en haut : deux chevaux se livrent au joyeux coït, Champagolles - Charente Maritime
au centre : un couple fermement enlacé, Corme Ecluse - Charente Maritime
en bas : un homme présente grivoisement son sexe démesuré, Givrezac - Charente Maritime

 

Si la mortalité infantile est importante c’est aussi vrai des femmes en couche. Accoucher au 12e siècle est dangereux : manque d’hygiène, de connaissances médicales, de moyens financiers pour être aidé.

 

« Une légende raconte que les papillons blancs que l’on croise dans les cimetières sont les âmes perdues des enfants mort-nés qui n’ont pu être baptisés et errent dans les limbes. »

 

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en haut : une jeune femme les cheveux délacés, c'est une fille du peuple, probablement une prostituée , Aulnay - Charente Maritime
au centre : une jeune femme, cheveux délacés. Si on regarde bien à gauche sur son col, on aperçoit des dominos ou des dés. Ce visage fait partie d'un ensemble représentant les sept péchés capitaux. Cette jeune femme n'est pas le symbole de la luxure (c'est en général la première lecture que l'on fait parce que c'est une femme) mais celui de la paresse "l'argent gagné par le jeu est paresse". Le symbole de la luxure dans le cadre des péchés capitaux est représenté par un visage d'homme hautain ou par une sirène mâle ou femelle. Civray - Vienne
en bas. Une femme en pied, elle porte la robe typique et ses cheveux sont délacés, une femme du peuple. Givrezac - Charente Maritime 

 

Pour la femme noble, l’affaire se complique. 
Dans l'univers violent, agressif, essentiellement viril des châteaux, elle compte pour pas grand-chose. Son enfance sera protégée jusqu’à sept ans ; il y a tellement d’enfants qui meurent avant 3 ans que tout est fait pour préserver leur vie. Elle vivra une jeunesse plus ou moins dorée jusqu’à ses treize ans révolus avec un temps important consacré à l’étude. À quatorze ans, son statut change, elle devient officiellement une femme pouvant être mariée … « et consommée ». Son sort est lié à la terre, seule garantie du pouvoir. Ainsi reste-elle une monnaie d'échange pour les seigneurs qui désirent accroître leurs biens et assurer une descendance. 
Les fillettes sont promises parfois dès leur naissance à des hommes bien plus âgés qu'elles. Le viol des filles de familles est une assurance d’obéissance pour les soumis au seigneur dominant ; et si des lois réprouvent le viol sur les filles de la noblesse, elles sont rarement appliquées.

 

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Melle, église Saint Hilaire : une tête de femme portant une coiffe de la très haute société

 

Le statut de veuve est fréquent de par la forte mortalité des hommes à la guerre, dans les conflits permanents de voisinage et les maladies de toutes sortes. La femme de la haute société tentera de se remarier pour préserver ses biens et sa famille. La bourgeoise et la femme du peuple, mieux protégées par les règles sociales, pourront continuer leurs activités commerçantes, vivre dans leur logement. Les remariages sont souhaitables, mais certaines préféreront porter les habits noirs du veuvage jusqu’à la fin de leurs jours et restés libres. D’autres prendront le voile et entreront au monastère. Les plus pauvres, en très grande difficulté, n’auront d’autres solutions que l’abandon de leurs enfants et la prostitution.

 

La vieillesse arrive vite sur le statut féminin ! 28 ans … alors que l’homme le sera vers 50 ans, Au regard de l’espérance de vie de l’époque (40 ans), c’est dire qu’un homme n’est jamais vieux. D’ailleurs cela a-il changé ? Une femme de soixante ans est la représentation « symbolique » de la laideur.

 

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Retaud - Charente Maritime : un très beau visage de jeune fille. Elle porte un voile sur les cheveux. C'est une femme de la noblesse

 

Et les canons de la beauté au 11e et 12e siècle ? une silhouette élancée - une peau très pâle - un front très large et dégagé, pour ça, les femmes tirent leurs cheveux vers l’arrière - des cheveux blonds et ondulés - une taille de guêpe, pas de hanches - de petits seins portés hauts -  des jambes très fines et galbées sur de petits pieds, des mains menues au bout de bras longs et maigres ; les yeux petits, brillants et noirs ; une petite bouche aux lèvres pincées et vermeilles ; un nez petit et très droit … rien de moins !

 

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Angoulème, Cathédrale Saint Pierre - Charente : femme couronnée. certains y voient Aliènor d'Aquitaine - c'est probablement ce qu'avait interprété Viollet le Duc lorsqu'il a restauré l'édifice. Possible mais non certain ! ses interprétations sont aujourd'hui très controversées. Reste que cette superbe dame nous présente une robe de l'époque très détaillée


Il est un conseil donné aux hommes par l’église … très suivi : battre sa femme régulièrement ; pourquoi ? parce son état (entendez « féminin ») la pousse à être volage, insouciante et peu propice à la rigueur ; la battre l’aidera à garder la tête droite et à suivre les règles auxquelles elle est astreinte.

 

Même si l’église se fait un point d’honneur à reléguer systématiquement la femme dans un rôle mineur, et tenter de lui attribuer toutes les pires raisons des mauvais comportements de la société, certaines d’entre elles sont devenues des religieuses d’influence. Beaucoup d’abbesses ont marqué l’église comme de nombreuses femmes de lettres du 11e et 12e siècle ont changé l’histoire.

 

12b femme chat

12c femme chat

en haut : Talmont - Charente Maritime
en bas : Eglise de Maillezais - Vienne
têtes de femme-chat. L'association des deux "espèces" symbolise la fourberie et les comportements pervers de la femme

 

Il est une femme exemplaire du Poitou-Charentes : Aliénor d’Aquitaine fille du Duc d’Aquitaine Guillaume X et petite fille de Guillaume IX le Troubadour. La future reine de France puis d'Angleterre vient au monde en 1122 soit à Poitiers ou Nieul-sur-l’Autise. Elle est mariée à 15 ans en 1137 à l’héritier du roi de France, le futur Louis VII. Son rôle dans la diplomatie internationale et son influence sur la gestion politique et sociale de la France marquera près de 70 ans de règne. C’est une femme avisée qui a certainement participé, par son exemple, à la prise de conscience des femmes de l’époque du rôle qu’elles pouvaient jouer. Le fort soutien qu’elle accorde à sa parente Agnès de Barbezieux, abbesse de l’Abbaye aux Dames de Saintes, permettra d’importants travaux de rénovation et renforcera la puissance de cette abbaye sur le territoire.

 

13 aulnay apelle
Aulnay - Charente Maritime : une légende raconte que le peintre grec Apelle (4e siècle) était tellement doué pour son art que dès qu'il peignait une coupe, les oiseaux venaient y boire. Ce décor narre cette légende. Alienor d'Aquitaine se servit de cette représentation pour illustrer les règles de l'amour courtois

 

Aliénor d’Aquitaine est à l’origine des règles de l’amour courtois sensées inspirer des comportements respectueux des hommes de la noblesse et les chevaliers envers les femmes ; règles très en vogue dans les cours d’Europe au moyen age. Elle choisira comme représentation symbolique de cet amour courtois « deux oiseaux buvant dans une coupe », inspirée de la légende d’Apelle

 

14 amant

Marignac - Charente Maritime : une couple enlacé semble montrer l'image du bonheur parfait mais à bien y regarder, la dame tend discrètement la main, à gauche, vers son amant caché dans les branchages. Perfidie, perfidie !!

 

Quelques-unes de ces règles :

-       On ne se marie jamais au mois de mai. Lors des fêtes de mai, garçons et filles se réunissent pour chanter et danser dans les prés. Pour célébrer le retour du printemps, les hommes et les femmes se courtisent librement

-       Les jeunes gens élisent leur reine, une femme mariée, qui se choisit un partenaire autre que son " jaloux " de mari.

-       Dans les châteaux, les liens de la parenté sont renforcés. La femme règne en maîtresse sur le petit monde des chevaliers et des écuyers célibataires. On aime se distraire et les fêtes sont nombreuses : mariages, tournois, adoubements,...

-       Le prestige de la DAME, l'épouse du seigneur, est considérable dans le coeur des guerriers. Elle cristallise leurs rêves, leurs désirs, leurs espoirs. Le chevalier doit se montrer prêt à mourir héroïquement pour son amie, alors que celle-ci est censée le protéger par son amour et lui inspire vaillance et courage.
Mais l'union des coeurs devient le principe de toutes les vertus.
L'amour devient un art, une mystique, une exaltation de l'âme et une délicieuse souffrance.Trente et une règles définissent l’amour courtois.

 

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Chadenac - Charente Maritime, une robe de cour magnifique du 12e siècle avec ses grandes manches de dentelles  typiques, selon les historiens une des plus belles d'Europe. La statue a perdu sa tête, non pas qu'elle lui a été coupée mais, que pour paraître plus légère et plus gracieuse, l'entailleur ne l'a pas soudé au mur. Et les ans passant l'usure de la pierre a travaillé ... et cassé

 

Au 12e siècle la femme a encore une âme dans la religion chrétienne, même si son intervention dans la perte de l’Eden lui donne définitivement un mauvais rôle. La chrétienté la lui fera perdre au cours du 13e siècle et l’accusera fréquemment de sorcellerie. Des milliers d’entre elles seront exécutés pendant l’inquisition au seul fait d’être femme. Il faudra près de 200 ans pour qu’on lui « rende » son âme. Ça n’empêchera nullement la renommée des Hildegarde de Biden « la prothétesse du Rhin » (fin 11e), Aliénor d’Aquitaine 12e siècle, plus tard Jeanne d’Arc 15e siècle, Christine de Pisan (première femme écrivaine à vivre de sa plume – 15e siècle) pour ne citer qu’elles.

 

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Saintes, église haute Saint Eutrope : Une sirène poisson avec de magnifiques "lolos". L'entailleur devait être amoureux pour l'avoir si bien munie. Reste que la sirène poisson symbolise la luxure

 

À suivre au prochain épisode !

 

 

 

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Samedi 14 août 2010 6 14 /08 /Août /2010 08:35

Ça y est !, le recrutement est suffisant. Les travaux sont engagés. Les dimensions de l’église seront raisonnables. Il s’agit d’un petit village de quelque deux cent trente âmes auxquelles s’ajoutent les religieux et les habitants « temporaires ».

 

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Saint-Génard - Deux-Sèvres

 

En l’absence de techniques de plan (défaut de support et ignorance des systèmes d’échelle), le bâtisseur matérialise au sol avec des pierres le dessin des contours du futur bâtiment. Il ignore le système métrique, les mesures sont faites à l’aide de bâtons calibrés qui serviront pendant toute la durée de la construction. Les calibrages des mesures sont simples :

 

- un pouce (2 à 5 cm),

- une paume (7 à 9 cm),

- une palme (l’écartement des doigts 12 à 17 cm),

- un pied (24 à 36 cm),

- une coudée (48 à 55 cm),

- une brasse ou toise (l’écartement des bras 145 à 200 cm).

 

À partir de ces mesures « humaines », on fabrique les bâtons, mètre étalon. Par exemple le bâtisseur détermine qu’une colonne aura une base de trois coudées et confectionne un bâton de référence. Toutes les colonnes feront référence à ce critère dimensionnel. Il est décidé que le carré du transept, le centre de l’église sous le clocher, sera de deux toises de côté ; de ce choix découle l’ensemble des mesures (donc des divers bâtons étalons) de l’édifice grâce à de savants calculs pour respecter les forces du bâti, sa solidité et l’équilibre des masses. Les cordes à nœuds sont les autres instruments de mesure de base permettant de concrétiser les figures géométriques. Elles ont été fabriquées par le Bâtisseur pendant son apprentissage en copiant celles de son maître, et lui appartiennent au même titre que ses outils. Il y a la corde à six nœuds, treize, plus encore. Par exemple, c’est avec la corde à douze nœuds que l’on construit un triangle rectangle et treize nœuds, le triangle isocèle. Le Bâtisseur dispose aussi d’une équerre.

 

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Illustration d'après les études sur l'Abbaye de Boscodon

 

! On pourrait imaginer qu’un savant fou aujourd’hui, et fin mathématicien de surcroît, se mettrait à analyser l’ensemble des mesures au millimètre près des structures d’une église, peut-être pourrait-il en déduire l’âge du capitaine, sa taille et ses caractéristiques physiques. Un rêve « d’ADN » de pierre à humain !

 

Les repérages au sol sont faits à l’aide de pieux et de cordes.  Le bâtisseur délimite le plan de la partie de l’édifice en construction au jour le jour ; et en fonction des intempéries, de la chaleur, du vent, détermine la répartition du travail. Chaque atelier produit son ouvrage puis le soumet au maître d’oeuvre qui l’accrédite et l’inclut dans la construction.

 

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Enluminure - construction de la tour de Babel - Morgan bible of Louis IX - Villard de Honnecourt - Bâtisseurs cabrésiens de cathédrales (vers 1250)

 

Pour les plus aguerris des bâtisseurs la technique de la plaque de plâtre coulée dans des coffres de bois à même le sol, permet des dessins bruts qui serviront de référence à l’équipe. On marque à l’aide d’un bâton ou d’un doigt dans le plâtre encore humide les éléments que l’on souhaite mémoriser. Ces plaques, sorte de plans simples et rarement à l’échelle, supports de dessins naïfs, sont conservées par les religieux et utilisées comme base explicative auprès des hautes instances installées dans les grandes agglomérations, auxquelles les abbés doivent régulièrement faire compte-rendu de l’avancée du chantier.

 

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Copie d'un extrait de l'image au-dessus (en bas à droite) (source inconnue) peut-être une illustration du 19e siècle reprenant le thème et le stylisant

 

Au printemps, la construction à proprement parler peut enfin commencer. Le sol est béni par un dignitaire ecclésiastique et sa venue est l’occasion de fêtes qui regroupent tous les hameaux environnants. C’est l’occasion de confirmer à l’entour l’avènement du chantier et sa réalité physique ; l’occasion aussi de déclencher les jalousies et les hostilités des seigneurs voisins ; la construction d’une église étant associée à une hausse des pouvoirs du seigneur qui accueille sur le peuple de son fief, et son enrichissement personnel rapide. C’est aussi pour lui la garantie d’un supplément de crédibilité vis-à-vis du Roi de France et l’assurance d’un rachat de ses exactions terrestres dans l’au-delà, deux privilèges qui suffisent à aiguiser la convoitise de concurrents prompts à relancer les guerres de territoires.

 

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Melle, Eglise Saint-Hilaire - Deux-Sèvres

 

Le remplacement d’un édifice plus ancien n’entraîne pas sa démolition immédiate. Pour assurer la pérennité des offices religieux, les travaux s’organisent de façon que la construction grignote progressivement le vieil édifice encore en service. Le nouvel édifice étant plus grand, le corps du précédent va peu à peu être « avalé ». À chaque fois que c’est possible, les pierres du premier bâti sont recyclées dans les fondations où utilisées pour des bâtiments adjacents (maisons, ateliers, appentis). Lorsque c’est possible, on réintègre des éléments structurés comme des fenêtres, des consoles, des dalles du sol antérieur.

 

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6b ancien et nouveau egllise01

Etudes d'après les recherches de Nicolas Reveyron

 

Au fur et à mesure des besoins, on monte des échafaudages avec escalier, grue à roue (cage à écureuil) et potence, assemblés avec des liens de cordes qui permettront de hisser les pierres. Les échafaudages sont composés de grosses poutres horizontales appelées boulins provisoirement inclus dans la maçonnerie. Elles supportent les platelages (planchers) sur lesquels circulent les ouvriers. Quand l’échafaudage est démonté, restent visibles les trous de boulins. On peut encore les observer sur les murs.

 

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Trou de boulins - l'espace abandonné par le boulin d'un chantier du 12e siècle n'est pas perdu pour tout le monde!

 

On solidifie les murs avec un mortier préparé par le chaufournier composé de sable et de chaux (poudre de pierre calcaire chauffée à très haute température dans des fours à soufflets construits sur place). Rien que pour réaliser ce ciment il faut pas moins de six à huit ouvriers par four, et il y  en a au moins trois sur place. Ce mortier est utilisé par le maçon.

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : des porteurs de mortier (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux) - La technique du vitrail n'existait pas encore au 12e siècle.

 

La vie quotidienne s’organise avec comme point central : le chantier. Tout dépend de lui.

 

Le chantier évolue au gré des aléas climatiques, des mouvements des populations, des travaux des champs, et les problématiques de construction résolues au jour le jour. Du professionnalisme du bâtisseur dépend le bon rythme du chantier. En tant qu’homme de terrain, il doit veiller à la qualité  des matériaux, aux livraisons des matières premières, à la cohésion des groupes de travail, à la régularité des travaux et à la gestion financière de l’ensemble sous la gouverne des religieux qui parallèlement poursuivent leur mission d’évangélisation ainsi que la gestion des biens et des personnes. Ils entretiennent aussi avec diplomatie et parfois avec force l’association avec le seigneur souvent versatile. Il n’existe aucun récit historique narrant la construction d’un édifice religieux, de la petite église à la grande cathédrale, qui ne soit rythmé par les contrariétés en tout genre, les luttes internes, les attaques de toutes sortes, hommes ou bêtes, plus ou moins violentes, des difficultés de réalisation et des déroutes économiques.

 

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Comme ils sont quasiment les seuls à maîtriser les lettres et les mathématiques, les religieux tiennent des livres de bord sur lesquels ils collectent quantités d’informations architecturales, techniques, organisationnelles et économiques. Ils y compulsent l’histoire quotidienne du chantier. En moins d’un siècle, certains moines vont devenir à leur tour des bâtisseurs de grand talent qui auront sur leur « collègue laïc » un avantage de taille : la mémoire écrite.

 

Dès le milieu du 12e siècle, l’église va tout mettre en oeuvre pour favoriser une complète autarcie des groupes religieux et les inciter à l’autonomie. Les moines partageront leur temps entre la prière et la construction. Tous les corps de métier seront pris en charge et il ne sera plus fait appel aux laïcs sauf pour les corvées prises en charge par la population bénéficiaire des futures installations. Les religieux deviendront experts et feront considérablement évoluer les techniques.

 

Ce fut le cas des cisterciens – moines de l’ordre de Cîteaux (Dijon), abbaye bénédictine très influente fondée en 1098. Sous l’impulsion de l’abbé Bernard de Clairvaux, à partir de 1115, l’ordre connaît un essor partout en Europe. Il se caractérise par un retour strict à la règle de Saint Benoît, une plus grande austérité et l’exercice du travail manuel. La réouverture des chantiers chrétiens au laïcs se fera 100 ans plus tard et ils salarieront à nouveau des ouvriers qualifiés. Le gothique est en partie né de ce choix de réappropriation de la totale direction des chantiers de construction par la chrétienté.

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : les maçons construisent les tours d'un chateau (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux)

 

La construction de l’église commence généralement par le chevet pour se terminer par la façade. Le programme iconographique est défini dans son ensemble au fur et à mesure que les fondations deviennent cohérentes.

 

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Benet - Deux-Sèvres : sur l'ensemble de ces deux voussures richement décorées au-dessus de la fenêtre du 1er étage en façade, les étapes de la vie du Christ

 

La façade doit révéler les grands desseins religieux, arborer les paraboles racontant la puissance et la mansuétude de Dieu, associer l’homme à Dieu. Les décors intérieurs doivent servir le prêche et impressionner l’auditoire, les portes latérales portent les messages adoucis ou parodiques et « humains. Les chevets soutiennent l’expression du passage « du bas vers le haut », conditions humaines et vœux divins. Les décors intérieurs et les grandes expressions liturgiques sont affaires religieuses et les tailleurs d’images se réfèrent aux « catalogues » des ateliers régionaux tout en personnalisant leur travail de leur geste et leur savoir faire.

 

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Saint-Pierre de l'Isle - Charente Maritime ; deux remarquables décors de consoles à l'intérieur de l'église. Le premier nous explique les "combats inutiles", le temps perdu  ; deux hommes s'affrontent têtes nues, avec bâton et marteau protégés par leur petit bouclier (aujourd'hui on les symboliserait avec des couvercles de poubelle !). Le second nous raconte le combat utile ; un homme armé d'une large épée, protégé d'un casque, d'une cotte de mailles, d'un grand écu de forme militaire, combat le dragon. Il s'agit d'une allégorie de Saint-Georges terrassant le dragon. Aller combattre le mal, le démoniaque, est utile à la communauté, se battre entre gens d'une même communauté est vain ! 

 

Il est fascinant de découvrir, sur les zodiaques par exemple, la différence de travail ou d’interprétation d’un atelier à l’autre, d'un chantier à l'autre, même s’ils se sont référés aux mêmes allégories. Une large place est laissée à l’imagination sur les parties extérieures hors façade. Le modillon dont on parlera dans un autre article est le support idéal de la libre pensée de l’entailleur.

 

11 givrezac

11b matha

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En haut : Givrezac - Charente Maritime, deux colombes se bécottent 
Au centre : Matha, église Saint hérie - Charente Maritime, un surprenant lapin sous la lune
En bas : retaud - Charente Maritime, une chasse qui se raconte d'un modillon à l'autre. Le centaure à droite est le symbole du chasseur parfait bandant son arc et faisant mouche à tout coup. A gauche le cerf, la flèche dans le cou, n'a pas été loupé !

 

Même si l’église est une œuvre collective et qu’il n’y a pas véritablement de volonté individualiste, on peut retrouver quelques signatures sur des pierres, graffitis naïfs représentant une fleur, une jambe, une croix, une lune, parfois une lettre, signes discrets de ces anonymes créatifs qui peut-être ont souhaité « appartenir » à l’édifice.

 

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Etudes d'après les recherches de Nicolas Reveyron

 

L’hiver, le chantier s’interrompt. On recouvre les bâtis avec du fumier et de la paille. La chaleur produite par sa macération favorise le séchage et le durcissement des joints. Les ouvriers vivent au ralenti et dépendent des religieux qui doivent maintenir leur présence jusqu’au retour du printemps. Des chantiers n’ont jamais pu être terminés par manque de moyens matériels et mauvaise gestion des ressources alimentaires pour les quelques centaines de personnes (comprises leurs familles) engagées sur leur construction.

 

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Aubeterre-sur-Dronne - Charente : un forgeron au travail. On le reconnaît par son tablier de cuir

 

Il faut de 3 à 10 ans pour construire une petite église au centre d’un village et jusqu’à 70 ans pour des édifices plus ambitieux (Poitiers, Angoulème, Maillezais …). Parfois les évènements politiques, les batailles entre seigneurs, les invasions arrêtent net des chantiers. La mort d’un bâtisseur ou du religieux ordonnateur peut aussi signer la fin de grands projets. La reprise de chantiers où il n’y a presque ou pas du tout d’écritures, aucune mémoire transcrite, peu de transmissions des compétences d’un corps de métier à l’autre peut, là encore, sonner la fin de l’aventure.

 

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : les porteurs de pierre (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux)


 

La suite au prochain épisode, je vous y parlerai des femmes ! hé oui !

 

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Jeudi 12 août 2010 4 12 /08 /Août /2010 11:07

Nous sommes entre la fin du 10e et le milieu du 12e siècle sur le Duché d’Aquitaine !

 

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Un bâtisseur ou maître d’œuvre (aujourd’hui on dirait architecte – maçon) a la connaissance orale de son savoir faire. C’est un professionnel itinérant. Les chantiers sur lesquels il s’engage peuvent durer de 3 et 20 ans parfois une vie (maisons privées pour les riches, châteaux, bâtiments administratifs, ouvrages publics …). Il travaille principalement sur des constructions « en dur ». Les maisons d’habitation de bois et de torchis avec pièce unique et un étage (selon les critères de l’époque) sont réalisées par le futur occupant et sa famille, épaulés par la communauté villageoise. On peut éventuellement faire appel à un maître d’oeuvre comme consultant mais profiter de ses compétences coûte cher.

 

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Eglise de Cozes - Charente Maritime

 

L’apprentissage commence très jeune (6-7 ans racontent de rares écrits de l’époque). Il débute son métier avec un maître bâtisseur, un maçon d’expérience souvent un proche ou un mentor qui le prend sous son aile. Il passe par toutes les étapes, des plus ingrates au plus déterminantes : transport de l’eau, ramassage des pierres, fabrication des torchis, coupe du bois, puis montage d’échafaudages, construction de structures, plus tard encore, montage des murs, des plafonds, plus tard encore, la sculpture, etc … Théorie et pratique ! Et tout cela sans écrit, tout est oral ! N’oublions pas que 95% de la population est analphabète au 11e et 12e siècle. Peu à peu, l’apprenti affine certaines qualités, certaines compétences, développe son art, fait des trouvailles qui feront sa signature. Parfois il apprend à lire, à écrire et à compter, à dessiner.

 

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Vitrail de la cathédrale de Bourges 13e siècle  : maîtres bâtisseurs et maçons construisent les tours d'un chateau (source site à usage pédagogique cliophoto.clionautes.org - merci à eux) - La technique du vitrail n'existait pas encore au 12e siècle.

 

Aujourd’hui peu d’éléments nous informent des patronymes de ces bâtisseurs, leurs noms n’étant pas officialisés avec l’édifice terminé. Ici et là on « rencontre » un «  Paul le bâtisseur » ou un « Colin Lefebvre » (Colin le forgeron). Lorsque qu’il se sent prêt et que ses pairs le considèrent apte, au bout de 20 à 25 ans, il se sépare de son maître et part de son côté sur les routes exercer son métier et continuer de profiter d’enseignements de plus anciens.

 

S’il est pauvre, il emmène avec lui femme et enfants et ira à pied, s’il a un peu de biens, il installe sa famille, prend cheval et organise ses déplacements vers les chantiers les plus proches (tout est relatif, il peut faire 250 kilomètres – 5 jours à cheval, 10 jours à pied et ne rentrer chez lui qu’une fois l’an). Sa vie durant, au gré des rencontres et des informations qu’il glane sur les futurs chantiers pendant ses déplacements, il va d’étapes en étapes  avec ses outils et son savoir-faire. L’innovation, la qualité et la solidité de ses constructions feront sa renommée. Il est suffisamment rare de construire en pierre de taille à cette époque, et cela prend tellement de temps que la nouvelle d’un chantier en dur va plus vite que sa construction. Ce sont les marchands ambulants, les voyageurs de passage, les baladins, les croisés, les nomades nombreux au moyen age qui colportent les nouvelles.

 

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Eglise de Biron - Charente Maritime

 

La réputation d’un bâtisseur fait de lui un homme recherché par les riches désireux de bâtir toujours plus sur leur territoire, signes visibles aux yeux de tous de leur puissance et leur richesse.

 

L’espérance de vie moyenne à l’époque est d’environ 40 ans. Mais, si vous résistez à la mortalité infantile d’abord, puis, si vous avez la chance de ne pas être croqué par un loup ou occis par un brigand, si un nanti ne vous fait pas la peau par mécontentement, si vous ne croisez pas quelque seigneur de guerre en mal de batailles, si vous n’attrapez pas quelque maladie maligne et si un échafaudage ne vous tombe pas sur la tête, vous pourrez espérer vivre jusqu’à 65 – 70 ans.

 

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Eglise de Condeon - Charente : deux bandits dans la forêt s'attaquent à un homme, au centre, portant des bourses dont une est suspendue à son cou (le collier juste en dessous de son menton). le bandit de gauche s'est déjà emparé d'une bourse. Il s'agit d'un collecteur des impôts qui fait une mauvaise rencontre. Il peut aussi s'agir d'une représentation de l'avarice punit par "la justice" des hommes. Pourtant la scène parait tellement réelle et pris sur le vif que j'opterais pour la première version !. La pierre est très érodée, mais la sculpture est très proéminente sur le chapiteau ce qui la rend, même aujourd'hui, très lisible.

 

Le bâtisseur est à l’apogée de son art vers l’âge de 40 ans. Il faudra parfois, pour de grands chantiers, plusieurs maîtres d’œuvre ; ce qui entraîne une nouvelle difficulté. La transmission étant orale, et si la mort du bâtisseur est subite, qui continuera ? L’apprenti le plus ancien ? les maçons aidés par les prêtes qui suivent le chantier de près et qui sont les seuls à « prendre des notes » … ? Parfois un chantier est abandonné pour cette seule raison ; ou bien la construction continue mais sans la compétence et les connaissances techniques  … et l’édifice s’écroule dans les 50 ans, un comble pour l’époque, si vous réalisez que des constructions du moyen age de qualité ont résisté plus de mille ans pour que nous puissions les admirer.

 

Construire une église ou un château est pour le bâtisseur l’œuvre d’une vie. C’est sa foi et ses convictions qui l’animent plus que les biens qu’il tirera de son travail. On ne trouve pas ou peu de bâtisseurs devenus riches dans les textes sauvegardés de cette époque. Un chantier de cette envergure lui permet de se sédentariser et de faire vivre sa famille bourgeoisement.

 

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Eglise de Genouillé - Charente Maritime

 

Donc, pour revenir au projet qui nous occupe, arrive le temps où le futur chantier est engagé avec l’aval des plus hauts dignitaires religieux et laïques du royaume qui spéculent déjà sur les avantages qu’ils pourront en tirer : puissance, finances, pouvoir. Reste à concrétiser la « grande idée » !

 

Le recrutement du bâtisseur est  affaire religieuse. Ils désignent, avec l’accord du seigneur, un maître d’oeuvre qu’ils choisissent pour sa réputation et la ferveur de sa foi. Généralement laïc, il fait partie du groupe décisionnaire du projet. Sans sa compétence apprise tout au long de sa vie itinérante et sans sa connaissance des hommes et sa capacité à les diriger, rien n’est possible. 

 

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Eglise d'Annepont - Charente Maritime

 

Le bâtisseur, sous la « surveillance » des religieux, engage une équipe de maçons, charpentiers, entailleurs (sculpteurs, le mot n’existe pas encore), forgerons, menuisiers, gestionnaires de stock, ouvriers, etc… Cet ensemble de « professionnels  qualifiés » sont rémunérés par les religieux à la journée en argent et en biens.  Le recrutement de tous ces corps de métier peut prendre plusieurs années. Il faut aller chercher ces spécialistes parfois très loin. Certains doivent finir un travail en cours avant de s’engager sur le suivant. Beaucoup d’entre eux, heureusement, se font connaître auprès du bâtisseur car ils ont entendu parler du projet et veulent en faire partie.

 

L’équipe sera sous la responsabilité du maître d’œuvre et de lui seul. Les abbés devront en passer par lui pour toute intervention. Il existe des journaux écrits par les clercs (religieux novices) pendant les travaux de certains grands édifices racontant les déboires « syndicaux » créés par l’ingérence des prêtres dans l’appréciation du travail, ou parce que la répartition des salaires était considérée injuste, que des primes accordées à certains sans passer par le bâtisseur étaient « offensantes », ou encore parce qu’une volonté architecturale suggérée par un prélat allait à l’encontre des décisions des maîtres d’ouvrages. Chacun est décisionnaire dans son domaine de compétence car seul à pouvoir juger de la qualité du travail. Chaque maître d’ouvrage gère son équipe d’ouvriers spécialisés et d’apprentis réunis en atelier.

 

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Eglise de Chermignac - Charente Maritime : un forgeron, il a perdu son nez, mais pas son tablier ni sa superbe !

 

Il existe une véritable hiérarchie sur le chantier et vouloir la modifier ou passer outre est passible de sanctions « physiques » : mains tranchées, os brisés, prison, interdiction d’exercice. Les sanctions financières sont peu fréquentes parce plus difficiles à appliquer. Un ouvrier avec une main en moins peut encore travailler à des tâches subalternes, par contre si on lui retire son salaire, il partira ou moura de faim, ce serait une solution non rentable ! L’exil pour faute grave n’est envisagé qu’en tout dernier recours et la décision appartient aux religieux avec éventuellement l’aval du seigneur s’il s’agit d’un habitant de son fief.

 

Les paysans, les locaux, rattachés à cette future paroisse, participent allègrement à la construction après les travaux des champs et leurs occupations lucratives, hommes, enfants, femmes aussi, muent par leur foi récente. Ils sont payés en « crédit pour l’au-delà » et en nature : du pain comme repas et du vin assez médiocre (fourni dans des « barricots » de trois à cinq litres qu’ils boiront dans la journée), parfois des plats de viande et de légumes pour les paroisses les plus riches, des barils d’huile, de la laine à filer, du bois de construction … en fonction des ressources du territoire ; et pour les plus méritants des ceps de vigne et même parfois un carré de terre pour le planter. Travailler sur un tel chantier permet aussi d’être remarqué par les prêtres ; un enfant de la famille pourra bénéficier de leurs enseignements, la production agricole ou marchande du « bénévole » sera privilégiée. Entretenir de bonnes relations avec le corps religieux est toujours avantageux.

 

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Eglise de Massac - Charente Maritime : tonneau de vin 'barricot"

 

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Eglise d'Aulnay - Charente Maritime : baril d'huile

 

Pour ceux qui viennent de loin, les religieux assurent le toit où dormir dans les dépendances des bâtis administratifs, des granges, des étables ; leurs montures dorment avec eux. Certains s’installent, se marient et construisent des maisons autour du chantier. Les villages prospèrent car le projet attire une nouvelle population qui se sédentarise pour plusieurs années ; elle construit des infrastructures et participe au commerce. Des marchés s’activent, des foires s’ouvrent (bétail, céréales, laine, produits transformés), des commerçants ouvrent échope (maréchal ferrant, menuisier, boulanger, boucher, tapissier …). Le tout avec l’autorisation impérative du seigneur et du roi de France qui reçoivent des dons financiers et perçoivent un impôt spécifique à chaque acte.

 

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 Eglise de Champagnolles - Charente Maritime :Barricot

 

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Eglise de Saint Sauvant - Charente Maritime : le petit personnage suspendu (même enroulé) à son tonneau est un rappel à l'ordre de l'église, l'abus d'alcool est dangereux. De nombreux préceptes existent à ce sujet dans la Bible. A l'époque, déjà ! ...

 

Le seigneur est très vite associé au quotidien du chantier. Outre son argent et les ressources de son fief (bois, pierres, eau), son pouvoir sur les populations locales est essentiel, il crédibilise la nécessité de construire un nouveau temple et impulse une motivation sans laquelle le recrutement de la main d’œuvre de basse catégorie serait illusoire. Il est nommé maître d’œuvre honorifique même si ses compétences sont médiocres, voire nulles.

 

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église de Saint Romans les Melle - Deux-sèvres : une tête couronnée particulièrement joufflue !

 

L’équipe « pro » est constituée !

 

 Au gré des arrivants, on recrute encore : manœuvres, porteurs d’eau, de torchis, apprentis débutants. Les chantiers d’églises moyennes embauchent plus de 100 à 150 personnes du plus haut au plus bas niveau de compétences. – il est noté dans un rapport journalier d’un clerc le recrutement de plus de 800 ouvriers sur la cathédrale Saint Pierre d’Angoulème. Sont aussi présents au quotidien les cuisiniers, les conducteurs de bœufs pour le transport des pierres et du bois …

 

On organise l’ensemble du chantier, ce qui demande une infrastructure extraordinaire. On augmente encore le bâti fabriqué par les moines, on creuse encore de nouvelles routes pour relier le chantier aux carrières qui fourniront les pierres, aux scieries qui calibreront les arbres abattus pour les échafaudages et les structures de supports, pour les charpentes. On construit le « tout venant » en bois et torchis car on réserve la belle pierre pour l’édifice religieux. On organise la distribution de l’eau à partir de la rivière parfois détournée pour les intérêts du chantier. Il faut aussi protéger l’espace des pillards et des bandits en encerclant le territoire de systèmes militaires ; ce rôle est échu au seigneur et ses troupes.

 

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Eglise d'Aulnay, portail sud - Charente Maritime : un malade (très malade !) et son médecin (quel médecin !) Il est ici question de comportements absurdes comme c'est le cas sur l'ensemble de la voussure extérieure de ce portail connu dans le monde entier.

 

On dresse un asile, sorte d’infirmerie – hôpital, indispensable, car le chantier provoque de nombreux accidents, parfois mortels. Outre le peu de règles de sécurité, la forte consommation de vin y était sûrement pour quelque chose. Là encore, les religieux ont un rôle essentiel. Ils ont une grande connaissance des herbes médicinales, des remèdes et de l’anatomie … du 12e siècle …

 

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Anatomie du corps humain au 12e siècle (source archives de la bibliothèque de l'Ecole de Médecine de Paris)

 

Le chantier devient un lieu grouillant et vivant avec humains et animaux mêlés, gérés de main de maître par les religieux qui tentent de faire régner l’ordre, parfois aidés, parfois contrariés par les seigneurs. Un tel pouvoir ne va pas sans des rivalités et des élans de convoitise difficiles à réfréner. Ils verbalisent, rendent justice, condamnent ou récompensent, baptisent, marient, enterrent. Ils servent d’intermédiaires avec les pouvoirs proches et les hauts dignitaires et régulièrement partent rendre des comptes de l’évolution des travaux auprès de leur évêque. En cas de litige avec les seigneurs, ce sont eux qui se déplacent jusqu’à la cour du roi pour demander justice.

 

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Eglise de l'Abbaye aux Dames de Saintes - Charente Maritime ,: deux forgerons au travail que l'on reconnaît à leur tablier de cuir

 

Tout est en place pour que débute l’élévation de l’édifice religieux. Ce que nous appelons aujourd’hui une petite église de village prendra entre 3 à 10 ans pour sortir de terre, un plus gros bâtiment pourra prendre 20 ans. Une église comme Aulnay, Fenioux ou Civray pour ne citer qu’elles, ont mis plus de 70 ans et ont demandé trois maîtres d’œuvres. Certaines cathédrales se sont élevées en près de 100 ans.  Ce sont plusieurs générations de bâtisseurs et de nombreuses vocations religieuses qui ont été nécessaires à la réussite de ces grandes œuvres. Quant au seigneur, à son décès, il transmet à ces héritiers sa charge et ses obligations envers le chantier. Quand il y a plusieurs héritiers, des luttes fratricides peuvent émerger et sérieusement ralentir la construction, voire la stopper – quelquefois de façon définitive en brûlant non seulement l’édifice inachevé mais aussi tout le village autour. Certains belliqueux à l’extrême, sont même aller jusqu’au génocide de la population, prêtres compris.

 

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Eglise Saint Pierre de Melle - Deux-sèvres : un clerc, c'est à dire un novice, futur religieux. On le reconnaît à sa coupe de cheveux "au bol"

 

Patience, patience !

 

Fin de la troisième partie !

 

 

Chapitre 1     Chapitre 2     Chapitre 3     Chapitre 4     Chapitre 5   

Chapitre 6    Chapitre 7     Chapitre 8     Chapitre 9     Chapitre 10 

 

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Mardi 10 août 2010 2 10 /08 /Août /2010 00:58

Nous sommes entre la fin du 10e et le milieu du 12e siècle sur le Duché d’Aquitaine !

 

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blason du Duché d'Aquitaine

 

En vue de la construction d’une église, le choix du lieu dépend principalement des religieux commanditaires du projet en association avec le châtelain possesseur du fief sur lequel va s’implanter l’édifice. Les églises romanes sont souvent érigées sur les fondations d’anciens temples chrétiens ou non. Au moins quatre raisons à ce choix :

 

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Massac - Charente Maritime : tête de religieux

 

 

-      Le sacré : l’appropriation d’un lieu déjà consacré par un courant de foi, qu’il soit ou non-chrétien, lui assure une reconnaissance de son rôle de rassembleur et de prêche. Beaucoup d’édifices ont été élevés sur d’anciens temples celtes, romains ou sur des sites utilisés pour des rituels ancestraux.

 

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 Lusignan - Vienne : religieux

 

-      La technique : si le terrain a supporté une autre construction, cela sous-entend que le sol est tassé, nivelé et que les fondations du nouveau chantier seront simplifiées. L’eau est déjà présente à proximité et un minimum d’infrastructures est déjà en place (maisons en torchis, granges, lieux de stockage)

 

-      Le bâti : un lieu où se dresse un bâtiment en dur rassure sur la qualité de sol, peu d’humidité, stabilité, pas de glissement de terrain

 

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 Eglise de Puyrolland - Charente Maritime

 


-      L’économie : la réutilisation systématique des pierres de l’ancienne construction permet une économie substantielle au financeur, c’est autant qui ne sera pas à négocier avec le seigneur du fief. Et il peut y avoir de bonnes surprises. De nombreux rapports écrits de clercs, responsables des tenues des mains courantes de l’avancement des travaux, relatent les trésors extraient des fondations, cagnottes non négligeables pour l’édification du nouveau temple. Dans cette même ligne, apparaissent de nouveaux comportements : recherches archéologiques pendant toute la durée du chantier, une attention portée à l’histoire du lieu, au respect des identités antérieures, aux légendes locales. Il y a aussi l’éventuelle réutilisation des « trouvailles », reliques, objet, décors …

 

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 Le Douhet - Charente Maritime : un religieux muni d'une crosse

 

  

Tout se recycle. Un exemple avec les fenêtres à claustra de l’église de Fenioux datant de l’époque carolingienne et qui ont appartenu à un édifice public.

 

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 Fenioux - Charente Maritime : fenêtre à claustra héritée de l'époque carolingienne

 


Pour que le chantier puisse commencer, il faut qu’un certain nombre d’éléments soient réunis :

 

-      Un cours d’eau à proximité pour apporter l’élément liquide indispensable au chantier ; s’il n’y en a pas, on détournera le cours d’une rivière avec des barres et des écluses. Il faudra même construire un pont … à péage géré par les religieux !, des lavoirs « payants » ! et des bassins de rétention pour permettre aux corps de métier d’y accéder facilement

 

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 Le Cher - Charente Maritime 

 


-      Un sol stable qui puisse supporter le poids de la construction en pierre, alors on s’active au terrassement, soutènement, assainissement, stabilisation du sol. Ces préparatifs du terrain peuvent prendre quelques années, surtout s’il faut installer des systèmes hydrauliques pour assécher le terrain. Les religieux sont, en moins d’un siècle, passés maîtres de ces systèmes au point qu’ils sont professionnellement sollicités de très loin, sur toute l’Europe, pour des constructions administratives publiques ou privées, parfois très éloignées des édifices religieux.

 

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 Maillezais - Vienne : une représentation de l'effort pour participer à l'élaboration d'un projet "constructif", soutenir et préserver l'église

 

 

  

-      Des infrastructures routières permettant le transport des pierres depuis les carrières, le déplacement de grosses quantités de bois et le passage protégé des travailleurs. S’il n’y a pas de route, on déboise, on défriche, on creuse, on tasse, on dalle dans la mesure des moyens.

 

-      La construction de bâtiments d’aisance et de stockage, des étables pour les bœufs de hallage, des écuries pour les chevaux, des granges pour les charrettes et le matériel … Et des ateliers de travail pour les menuisiers, forgerons, entailleurs. maçons, peintres … Et des maisons pour loger tous les protagonistes de l’aventure : religieux comme laïques avec cuisine, sanitaires, gardes manger, salles communes … Et des bâtiments administratifs : économat, prison, archives, salle de réunion …

 

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 Maillezais - Vienne : une chaîne de l'effort, décor entre deux colonnes du portail

 


 

-      Il faut aussi prévoir un lieu de culte à proximité du chantier pour permettre aux religieux d’exercer leur prêche en attendant l’église tant rêvée.

 

L’ensemble de ces travaux préparatoires sont généralement engagés par les religieux qui s’installent durablement sur le territoire du futur chantier. Pour garder le maximum d’indépendance et pour faire de substantielles économies, ils deviennent cultivateurs, éleveurs et bâtisseurs « en pierre et torchis » !

 

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Nieul sur l'Autise - Vendée : une représentation à double lecture. Il peut s'agir d'un collecteur des impôts généralement représenté par le portage de bourses soit à la main, soit autour du cou ; il peut aussi être question de "l'avarice", l'arbre qui est derrière la main droite qui porte une bourse est un exceptionnel effet de style ; on peut imaginer que les "bouquets" de l'arbre sont des bourses d'argent entassées. Le personnage porte un bonnet de nuit, ce qui peut être un symbole de la "paresse". Décidément un personnage plein de défauts !

 

 


Ils développent, en se faisant aider par les populations environnantes, des productions locales (laine, huiles, vin, produits transformés) qu’ils vendent sur les grands marchés régionaux. Ils deviennent marchands. Leur statut de religieux favorise un respect du partage du travail et les laïques qui les aident y trouvent largement leur intérêt. Une autre manière de les convaincre de la bonne raison de cette nouvelle foi.

 

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Matha église Saint Hérie - Charente Maritime : une frise décorative entre deux colonnes sur la façade

 


Avant même que la construction de l’édifice religieux à proprement parler, ne débute réellement, à la place d’un groupe d’habitations isolé dans un territoire boisé et « hostile », naît une « presque » petite ville avec infrastructures et échanges commerciaux avec d’autres territoires, par le seul impact d’un projet qui n’est pas moins que « théorique » !

 

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Gensac la Pallue - Charente  : Un homme et une femme prêtent serment à l'église

 

 

Reste à choisir un « bâtisseur », un maître d’œuvre pour faire vivre le grand projet !

 

Fin de la deuxième partie !

 

 

Chapitre 1     Chapitre 2     Chapitre 3     Chapitre 4     Chapitre 5   

Chapitre 6    Chapitre 7     Chapitre 8     Chapitre 9     Chapitre 10

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Dimanche 8 août 2010 7 08 /08 /Août /2010 18:02

 

Nous sommes entre la fin du 10e et le milieu du 12e siècle sur le Duché d’Aquitaine !

 

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Le Duché d'Aquitaine est en grisé

 

Le lancement du chantier de construction d’une église revient à l’homme religieux, abbé (en général à la tête d’un ordre influent) disposant une capacité financière importante et d’une bonne dose d’entêtement car il n’est pas simple de concilier tous les pouvoirs et influences nécessaires à un tel projet (royal, seigneurial, religieux, économique, culturel …).

 

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Tête de religieux - Angoulème, Cathédrale Saint Pierre - Charente Maritime

 

Les seigneurs, possesseurs de grands territoires boisés sur lesquels vivent de petits groupes humains, sont approchés par des groupes de religieux prospères (ordre de Cluny par exemple, très influent en Aquitaine) qui leur proposent une collaboration ayant pour but la construction d’édifices de petites ou moyennes dimensions au cœur des villages dispersés sur leur fief.

 

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Les Eduts - Charente Maritime

 

Si le seigneur a souvent la connaissance des mouvements chrétiens, de par son implication à la cour du roi, il n’en est pas pour autant un adepte. La chrétienté est à la fin du 10e siècle une affaire d’intellectuels et de privilégiés. Le seigneur, généralement analphabète comme 95% de la population européenne, est attaché à l’instar de la majorité des habitants d’Europe aux religions polythéistes en vigueur (celte, germanique, romaine ; parfois même l’association de plusieurs de ces croyances « par commodité » auprès de certains groupes font des « arbres généalogiques divins » très peuplés !). L’idée du Dieu unique est peu répandue.

 

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Christ en gloire, Saint Pierre de l'Isle - Charente Maritime

 

L’avancée de la chrétienté jusqu’au domaine seigneurial est l’assurance  pour l’église d’une évangélisation massive, et pour les populations d’un accès à l’éducation et d’une meilleure organisation sociale – l’église étant construite à proximité des villageois. Les religieux ont un rôle pacificateur et modérateur sur les comportements « parfois » injustes, belliqueux et violents des « nantis ».

 

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L'église Saint Pierre de l'Isle - Charente Maritime

 

C’est une des raisons qui peuvent expliquer le grand nombre d’églises romanes présent sur le territoire du Poitou-Charentes : l’Aquitaine est une région couverte d’une forêt profonde où vivent des îlots de population très isolés les uns des autres. Difficile de traverser des forêts infestées de loups, d’ours et de brigands qui ne rêvent que de vous occire.

 

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Cette carte actuelle du territoire forestier du Poitou-Charentes vous donne une idée de la densité de la forêt au moyen âge, sachant qu'entre le 12e et le 19e siècle près de 80% du territoire a été déboisé !

 

IL faudra donc construire autant d’églises que de lieux habités. Le terme de paroisse, mot connu depuis le 5e siècle dans le monde romain, fait son apparition en Aquitaine et prend une valeur particulière : regroupement autour d’un lieu collectif religieux.

 

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Un personnage à la jambe de bois lutte à l'aide d'un grand couteau contre un monstre -mi ours - mi dragon(griffon) rencontré au coin d'un bois. C'est aussi une leçon de morale rappelant que même diminué, la foi donne la force de lutter contre le mal !

 

Cette répartition des rôles permet une réelle l’amélioration de la vie quotidienne. On se sédentarise, on défriche et on cultive des terres jusqu’alors laissées à l’abandon. On élève du bétail en grand nombre. On développe de nouvelles techniques d’exploitation agricole, de nouveaux matériels. Une vraie prospérité s’installe autour du chantier puis du bâtiment fini.

 

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Un boeuf harnaché d'un mors

 

Exemple d’évolutions techniques agricoles

 

-      Le collier d'épaule du cheval et le joug frontal pour le boeuf augmentent la puissance de traction animale.

-      La généralisation du moulin à eau qui se perfectionne au 10e siècle avec l'invention de la came.

-      Vers 1180 apparition du moulin-à-vent.

-      Les progrès de la métallurgie produisent un fer abondant et bon marché qui améliore les outils, notamment la charrue et son soc en fer.

-      Assolement triennal qui permet deux récoltes par an.

 

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Enluminure des Notices astronomiques de Vienne, manuscrit composé à Salzbourg, début du IXe siècle ( entre 809 et 818) 

 

 

Le seigneur y verra une augmentation très confortable de ses revenus car l’édification d’une église entraîne à court terme une forte augmentation de la population. Elle paiera l’impôt, les redevances, les taxes pour la jouissance du territoire. Et puis il y a l’installation d’infrastructures rentables, moulins dont on loue l’utilisation, ponts et routes à péage, bâtiments publics. Puis viendront très vite l’ouverture de marchés d’échanges pour valoriser les productions locales au-delà du territoire (laine, huile, bois, animaux …), de commerces de proximité. Peu à peu le rayonnement de son territoire lui offrira un pouvoir supplémentaire auprès du roi.

 

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 Aujac - Charente Maritime, tête couronnée

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Le Douhet - Charente Maritime, tête couronnée

 

Et puis, non négligeable par les temps qui courent, sa participation active à l’élaboration d’un tel chantier lui offrira « un crédit » pour l’au-delà et le rachat de ses fautes ; car avec l’évangélisation vient l’idée angoissante qu’il y a un jugement des comportements terrestres pour accéder en Paradis tant espéré et le risque d’une pénitence voire d’une apocalypse effrayante.

 

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 Eglise de Geay - Charente Maritime

 

Le seigneur verse de l’argent, favorise l’accès aux carrières pour établir des ateliers de tailleurs de pierre, cède des hectares de forêt pour construire les structures et les charpentes, et assure la protection militaire. Le religieux organise la cohésion de groupe, la gestion économique, les règles sociales, l’exploitation des ressources.

 

Cette organisation favorise un équilibre des forces. Elle permet au châtelain de se consacrer à l’élargissement de son territoire, à l’art de la guerre, de la chevalerie et de la chasse ; à l’église d’étendre son influence religieuse et politique.  Les habitants, enthousiastes pour ces projets qui leur assurent prospérité et sécurité, participent activement à l’édification de l’église et ses dépendances.

 

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Eglise de Landes - Charente Maritime, peinture intérieure 13e siècle : une chasse

 

Enfin, l’accord est signé ;c’est une façon de parler, il y a rarement de documents écrits sur ces négociations, tout est « pacte oral sur l’honneur » – ce qui d’ailleurs sera l’excuse de remises en question pas toujours justifiées, souvent dictées par la convoitise et l’appât du gain, allant parfois jusqu’à l’arrêt définitif du chantier.

 

Reste à faire approuver le projet par l’évêque et le Pape, et obtenir l’accord du Roi de France. Ce qui va entraîner de nombreux déplacements aux quatre coins d’Europe ; à l’époque on se déplace à pied ou à cheval – tout cela peut prendre plusieurs années.

 

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Les commanditaires et l'architecte sur le chantier (d'après une miniature de la cathédrale de Modène - Italie)

 

 

La mise à la reconnaissance publique du projet donne lieu à des luttes d’influence promptes à réveiller de vieilles querelles et exciter les convoitises des seigneurs voisins et d’autres religieux appartenant à d’autres ordres et qui se seraient bien vus à la tête du projet.

 

Lorsque tout le monde a donné son accord de principe, là encore peu d’écrits, L’évêque vient bénir le futur chantier.

 

 

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Le pape Libere fonde Sainte-Marie-Majeure à Rome en marquant au sol l'emprise de la basilique (d'après une peinture sur bois de Masolino da Panicale 13e siècle)

 

 C’est l’occasion de manifestations religieuses, de libations et de festivités païennes.

 

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Nieul les Saintes - Charente Maritime : une fête de village. Au centre un joueur de rote face à un danseur qui tient une colombe dans sa main levée. Sur toute la voussure du portail, des couples dansent et jouent d'instruments de musique.

 

 

C’est aussi le moment choisi pour beaucoup « d’apprentis chrétiens » de se confesser sur l’emplacement du futur édifice et d’être baptisés ; un premier pas vers la rédemption promise avec énergie par les religieux pour amener les populations à adopter la nouvelle croyance

 

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Barret - Charente : une confession

 

Le recrutement de l’équipe de construction peut commencer.

 

fin de la première partie !

 

 

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  • : Ecrivaine, photographe et formatrice en communication et développement personnel, je me passionne pour l'art roman de ma région en le détaillant et le décryptant. J'assure des expositions et conférences régulièrement.
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